Les gorilles sauvés, un miracle africain

Nature Au Rwanda, la population de gorilles des montagnes a doublé depuis les années 1970

Les anciens braconniers se sont reconvertis en guides

Derrière ce succès, une organisation méticuleuse. Et beaucoup de touristes

Le sentier, abrupt et glissant, traverse la luxuriante forêt tropicale d’altitude qui couvre les flancs du volcan Bisoke, situé dans le Parc national des volcans, au nord du Rwanda. Au bout d’une heure de progression à peine, apparaissent les premiers indices de la présence des gorilles. Ce sont d’abord les reliefs d’un repas: quelques tiges de bambou vidées de leur moelle et abandonnées sur le sol. Encore quelques pas et une forte odeur animale surprend les narines. Un gorille se trouve juste là, à quelques mètres de distance. Assis, il est en train de manger les feuilles d’un arbuste. Il fixe le groupe d’humains qui s’approche, le regard interrogateur. Le guide qui nous accompagne émet alors un grognement guttural – en langage gorille, cela signifie «pas de problème, nous sommes des amis». Et le gorille, un jeune mâle, recommence à se nourrir sans plus nous prêter attention.

L’animal a de bonnes raisons d’être blasé: chaque jour ou presque, de drôles de primates chétifs et quasi imberbes rendent visite à son groupe. Les excursions à la rencontre des gorilles des montagnes, la sous-espèce qui réside dans le Parc national des volcans, sont la principale attraction touristique du Rwanda. Chaque année, des milliers de personnes paient très cher (750 dollars) leur ticket d’entrée pour cette expérience unique, générant ainsi d’importants revenus. La situation semble plutôt profiter aux pacifiques gorilles: leurs effectifs, bien que toujours très faibles (moins de 500 dans le massif des Virunga), n’ont jamais été aussi élevés depuis cinquante ans. Une prouesse, dans cette région très densément peuplée et secouée au cours des dernières décennies par des conflits sanglants, et alors que les populations de primates s’effondrent presque partout ailleurs dans le monde.

Les gorilles sont les plus massifs des grands singes, les mâles adultes pouvant dépasser les 200 kilos. Ils se subdivisent en deux espèces: le gorille de l’ouest Gorilla gorilla, qui réside à l’ouest du bassin du Congo, et le gorille de l’est Gorilla beringei, réparti à l’est du même bassin. Les scientifiques distinguent encore, parmi chacune de ces espèces, deux sous-espèces, l’une vivant en plaine et l’autre en altitude. Trois de ces quatre sous-espèces sont considérées en danger critique d’extinction par l’UICN, l’Union internationale pour la conservation de la nature. C’est le cas du gorille des montagnes, dont il ne subsisterait plus que 880 individus sauvages, répartis à parts à peu près égales entre la Forêt impénétrable de Bwindi, en Ouganda, et le massif montagneux des Virunga, qui s’étend à cheval sur les frontières du Rwanda, de l’Ouganda et de la République démocratique du Congo (RDC), et dont le Parc national des volcans fait partie.

Bien que toujours précaire, le statut des gorilles des montagnes s’est nettement amélioré depuis les années 1970. Un recensement effectué à cette époque avait évalué la population du massif des Virunga à moins de 250 individus; aujourd’hui, ils y seraient 480. Une progression impressionnante, compte tenu du fait qu’il s’agit d’une espèce à gestation lente, dont les populations ne peuvent pas se reconstituer rapidement. Le rétablissement des gorilles des montagnes est d’autant plus remarquable que les autres espèces de grands singes se portent toutes mal. En Indonésie, le nombre d’orangs-outans aurait chuté de 50% depuis le début des années 1990. En Afrique, les effectifs des bonobos et des chimpanzés déclinent eux aussi dangereusement. «Parmi les neuf espèces africaines de grands singes, le gorille des montagnes est le seul dont la population ait augmenté au cours de la dernière décennie», souligne David Greer, le coordinateur du WWF pour la protection des primates en Afrique.

Les raisons de ce progrès sont multiples. Il y a d’abord eu l’engagement opiniâtre de la primatologue américaine Dian Fossey, qui, dès la fin des années 1960, s’est battue contre le braconnage des gorilles. Son combat – qui l’a menée à la mort, puisqu’elle a été assassinée en 1985 au Rwanda – a contribué à populariser l’espèce auprès du grand public, surtout après la sortie, à la fin des années 1980, du film Gorilles dans la brume. Le braconnage ne cible aujourd’hui pratiquement plus les gorilles des montagnes, même s’il arrive que certains d’entre eux soient attrapés par erreur dans des pièges destinés à d’autres animaux. Un grand nombre d’organismes ont par ailleurs développé des projets de sensibilisation des populations locales au sort de ces grands singes. Enfin, une partie des gorilles des montagnes fait l’objet d’un suivi médical individuel sur le terrain par l’ONG américaine Gorilla Doctors, ce qui concourt à accroître leur taux de survie.

Mais les gorilles doivent aussi énormément à leur succès touristique. Des excursions à leur rencontre ont été organisées dès la fin des années 1970 au Rwanda, avant de se développer au cours de la décennie suivante. L’activité a subi un coup d’arrêt au début des années 1990, lorsque le pays a plongé dans la guerre civile, suivie de l’effroyable génocide des Tutsis. Mais elle a repris de plus belle avec le retour de la paix. En 2008, 20 000 touristes ont rendu visite aux gorilles rwandais, générant environ 8 millions de dollars de bénéfices pour le service des parcs du pays. Grâce à eux, le tourisme est devenu la principale source de devises du Rwanda, devant le thé et le café. Le «gorilla trekking» remporte également beaucoup de succès en Ouganda, mais demeure limité en RDC, du fait des troubles qui continuent d’agiter l’est du pays.

«Le tourisme est un important outil pour la préservation des gorilles des montagnes, estime David Greer. Les revenus qui en découlent sont utilisés par les autorités rwandaises pour renforcer les mesures de protection du parc. Mais les communautés locales en bénéficient également.» 5% des revenus liés aux ventes de permis de pistage de gorilles sont en effet reversés aux populations qui vivent autour du parc, au travers de projets de développement d’infrastructures telles que routes, écoles ou centres de santé. Par ailleurs, l’afflux de touristes stimule l’économie locale avec le développement de l’hôtellerie, de la restauration, de l’artisanat, etc. «Les porteurs qui proposent leurs services aux touristes lors des excursions sont bien souvent des anciens braconniers, qui ont ainsi trouvé une autre façon de gagner leur vie», explique le vétérinaire Olivier Nsengimana, qui a travaillé pour l’organisation de protection des gorilles Gorilla Doctors, et s’est vu remettre récemment le Prix Rolex à l’esprit d’entreprise pour son projet en faveur de la grue royale au Rwanda. «Auparavant, la population locale ne comprenait pas pourquoi on accordait autant d’attention à ces animaux, alors que les humains eux-mêmes vivent parfois ici dans des conditions très rudes. Mais aujourd’hui, il semble qu’il y ait une prise de conscience de la valeur des gorilles, et même une certaine fierté liée à leur présence», complète le vétérinaire.

Initié dès l’origine par des primatologues et des organismes de protection de la nature, le pistage de gorilles demeure une activité rigoureusement encadrée. Au Parc national des volcans, dix groupes de gorilles des montagnes ont été habitués à l’être humain et sont régulièrement visités par les touristes. Seuls 8 touristes étant admis pour chaque groupe, 64 permis de pistage sont délivrés au maximum par jour. La demande est particulièrement importante durant la saison sèche, de juin à septembre; pour effectuer la sortie à cette époque, il est nécessaire de réserver plusieurs mois à l’avance! Pourtant, on ne peut pas dire que le Conseil de développement du Rwanda, chargé des parcs nationaux, casse les prix: en 2012, il a augmenté le prix des permis, les faisant passer de 500 à 750 dollars par personne. Sachant que le temps passé avec les gorilles est limité à une heure par visite, cela fait cher la minute passée en compagnie de ces majestueux cousins!

L’expérience est cependant inoubliable. Notre guide nous a conduits auprès du groupe dit «Ntambara», du nom de son chef. Les gorilles des montagnes vivent en groupe d’une à plusieurs dizaines d’individus menés par un mâle adulte, un «dos argenté», comme on les appelle, en raison de la teinte grise que prend leur pelage avec les années. Le groupe de Ntambara comprend plusieurs jeunes mâles, qui se sépareront, une fois leur maturité sexuelle atteinte, des femelles et de leurs petits. Lorsque nous les trouvons, en fin de matinée, ils sont en train de s’installer pour leur repos de la mi-journée. Certains de leurs gestes – une façon de s’attraper le menton avec un air pensif, par exemple – génèrent une troublante sensation de reconnaissance. Les gorilles, dont nous partageons plus de 98% du patrimoine génétique, font partie des animaux les plus proches de nous, avec les chimpanzés et les bonobos. «Dans l’après-midi, ils vont recommencer à se nourrir, puis à la tombée de la nuit ils constitueront des nids, au sol ou dans les arbres. Ils se déplacent au cours de la journée et ne dorment pas deux fois au même endroit, c’est pourquoi on ne sait jamais exactement où ils se trouvent d’un jour sur l’autre», explique Augustin Munjaneza, le guide. Pour cette raison, il faut parfois marcher de longues heures pour les retrouver dans la forêt, malgré l’appui de traqueurs professionnels.

A voir les femelles s’épouiller tranquillement et les petits batifoler à quelques pas de nous, on n’a pas l’impression de déranger beaucoup le groupe de Ntambara. «Pourtant, il existe un risque d’altérer le comportement des gorilles si la pression humaine est trop forte, c’est pourquoi il est important que le tourisme soit très encadré», relève David Greer. Le principal danger vient d’une possible transmission de maladies: «Les gorilles sont globalement sensibles aux mêmes pathologies que nous, et certaines infections respiratoires banales chez nous peuvent les mettre en grave danger», indique la vétérinaire américaine Jan Ramer, manager de Gorilla Doctors au Rwanda. Pour cette raison, les touristes ne sont pas autorisés à s’approcher à moins de 7 mètres des gorilles et ne devraient pas effectuer l’excursion lorsqu’ils sont souffrants.

Reste à savoir si le fragile équilibre qui s’est établi au Rwanda entre les populations humaines et celles de gorilles des montagnes pourra se maintenir à l’avenir. La surface du Parc national des volcans a été fortement réduite par le passé, du fait de la pression de la population pour obtenir de nouvelles terres arables. Dans une région du monde où la densité humaine dépasse les 800 habitants par km2, et où les défis liés au développement sont encore très nombreux, une cohabitation réussie avec ces grands singes s’apparenterait à un petit miracle. Mais celui-ci semble bel et bien en mesure de se produire.

Ce reportage a été réalisé à l’invitation de la société Rolex, dans le cadre de son Prix à l’esprit d’entreprise.

Une partie des gorilles fait l’objet d’un suivi médical individuel par l’ONG américaine Gorilla Doctors

«Il existe un risque d’altérer leur comportement si la pression humaineest trop forte»