Biodiversité (5/5)

Le Grand Capricorne, un coléoptère géant menacé

Bien qu’étant le plus grand d’Europe, il ne se laisse pas facilement observer. Pour tenter de le dénicher, direction la châtaigneraie de Fully en Valais, un site exceptionnel pour cet insecte exigeant. Dernier épisode de notre série sur les espèces rares en Suisse

A la lisière de la châtaigneraie de Fully, bourdons vrombissants, papillons virevoltants et oiseaux chanteurs se font déjà remarquer. Le Grand Capricorne lui, est beaucoup plus discret. En Suisse, ce coléoptère majestueux est très rare. Il n’est présent que dans quelques îlots de population principalement dans le bassin genevois, le Tessin et la vallée du Rhône. Comme son habitat naturel est en régression, on le trouve avant tout en ville dans les parcs et les allées de vieux chênes ou châtaigniers isolés.

Exposés plein sud, les arbres fuillérains profitent des rayons de soleil qui font miroiter leurs grandes feuilles dentelées. En parcourant le sentier qui mène au cœur de la châtaigneraie, on peut admirer de hauts arbres majestueux. Les profonds sillons sur l’écorce de ces châtaigniers centenaires témoignent de leur grand âge. Certains sont les hôtes d’un insecte d’exception. Particulièrement exigeant, le Grand Capricorne est un bon indicateur de la qualité des forêts. S’il est présent, c’est que le site est particulièrement riche en structures. Pour pondre ses œufs, ce coléoptère recherche des arbres impérativement sénescents et dépérissants, donc très âgés. Il doivent également recevoir une bonne dose de soleil. Ceci tout en ayant un certain taux d’humidité ambiant pour que le bois ne soit pas trop sec.

Des besoins peu commodes, qui font du Grand Capricorne un locataire difficile et qui expliquent sa rareté. En forte régression dans le nord de l’Europe et de la Suisse depuis le milieu du XXe siècle, suite à l’arrachage systématique des vieux arbres et au déblaiement du bois mort, c’est une espèce menacée qui figurera dans la liste rouge des coléoptères xylophages de Suisse à paraître à l’automne prochain.

C’est dans l’écorce que le Grand Capricorne laisse des traces évidentes de son passage, qui permettent de le débusquer. En effet, la femelle adulte pond ses œufs dans l’écorce de chênes ou de châtaigniers. Ils deviendront ensuite des larves qui mettront entre deux et quatre ans pour accomplir leur développement. Un temps relativement long, sachant que la plupart des insectes accomplissent leur cycle en seulement un an. Il faut dire que la larve du Grand Capricorne se nourrit exclusivement du bois qui l’entoure. La valeur nutritive de cet aliment étant peu élevée, même avec un appétit vorace, l’accumulation d’énergie ne peut se faire que lentement. L’insecte adulte émergera dès début juin, laissant derrière lui un trou béant dans l’écorce de son arbre hôte. Une marque indélébile se voyant de loin, pour qui sait ouvrir l’œil.

Un site exceptionnel

Cette ouverture de forme ovale peut atteindre les deux centimètres de diamètre. «En Suisse, si l’on voit un trou de cette taille dans un tronc de chêne ou de châtaignier, il ne peut s’agir que du Grand Capricorne. Il y a peu d’espèces pour lesquelles on peut affirmer sans équivoque une présence sans avoir vu l’animal lui-même», déclare Yannick Chittaro, biologiste au Centre Suisse de Cartographie de la Faune. Difficile à observer en journée, c’est au crépuscule que le Grand Capricorne se montrerait le plus facilement, déambulant lentement le long des troncs d’arbre. Avec une taille avoisinant les six centimètres, il est facilement reconnaissable à ses longues antennes qu’il agite fort gracieusement.

Spécialiste des coléoptères, Yannick Chittaro est un passionné. Il n’en est pas à sa première sortie dans la châtaigneraie. «A l’origine, je recherchais l’osmoderme, un autre coléoptère, en danger critique d’extinction en Suisse», explique-t-il. La découverte de cette espèce emblématique l’a encouragé à mener un inventaire plus complet du lieu. Pour ce faire, depuis 2012, il étudie les coléoptères de ce site exceptionnel au microclimat particulièrement favorable aux insectes. «Un inventaire effectué en 2014 et 2015 a répertorié 326 espèces de coléoptères, dont la moitié de «xylophages» – mangeurs de bois. Huit d’entre eux, dont le Grand Capricorne, sont extrêmement rares», affirme-t-il. La châtaigneraie de Fully représente même l’un des trois sites de Suisse abritant le plus grand nombre de ces espèces peu communes se nourrissant de bois.

Le secret de la richesse de la châtaigneraie de Fully, c’est la gestion du site. Les chemins qui la sillonnent sont bordés de clôtures, utiles pour les chèvres et les ânes qui y pâturent régulièrement. Ainsi les sous-bois sont entretenus, ce qui évite l’embroussaillement. «Le maintien d’une forêt claire et lumineuse permet de garder un environnement favorable pour les coléoptères», indique Yannick Chittaro.

La présence d’une grande quantité de bois mort est également indispensable. «Souvent les vieux arbres sont évacués pour des questions de sécurité ou de propreté», explique le biologiste. Or les vieux arbres sont de véritables gisements de biodiversité, où se développe tout un cortège d’animaux, de plantes et de champignons.

Des arbres centenaires

Même si les arbres de Fully peuvent devenir centenaires – certains ont plus de 400 ans, les gérants de la châtaigneraie pensent quand même à l’avenir. Chaque année, de jeunes arbres sont plantés pour remplacer les arbres morts. Un bon moyen de garder un étalement des classes d’âges qui assurera la pérennité des ressources, autant pour les coléoptères que pour les humains. Car si le châtaignier est apprécié par le Grand Capricorne, il l’est encore plus par les cueilleurs de châtaignes. En effet, la plantation est exploitée depuis plusieurs siècles pour ses fruits. La fameuse Fête de la Châtaigne qui en est à sa 22e édition, met en valeur ce patrimoine local. «C’est en partie grâce à cette tradition que les châtaigniers ont été si bien protégés», s’enthousiasme Yannick Chittaro.

Les autorités de Fully sont conscientes de leur rôle crucial dans le maintien du plus grand coléoptère suisse. Elles ont été averties et ont accepté de prendre en compte la présence de cette espèce emblématique dans la gestion future du site. Avec un sentier didactique, une piste finlandaise, un parcours vita et un couvert tout indiqué pour les pauses pique-nique des promeneurs, la châtaigneraie devient ainsi un endroit autant dédié à la détente et au sport, qu’à la conservation de la biodiversité.


Carte d’identité

Nom français. Grand Capricorne.

Nom latin. Cerambyx cerdo.

Statut de protection. Espèce menacée, qui figure sur l’annexe II de la convention de Berne (1979) des espèces protégées en Suisse et en Europe.

Aire de répartition. Présent dans une grande partie de l’Europe, au nord de l’Afrique et en Asie mineure.

Conseils d’observation. Au crépuscule, sur les chênes et châtaigniers. Cherchez les trous de sortie sur les troncs de vieux arbres.

Ne pas confondre avec… le capricorne asiatique, pourvu de tâches blanches, considéré comme nuisible.


Les multiples facettes du châtaignier

Originaire de Grèce et du Caucase, le châtaignier a été importé en Suisse par les Romains. Il aime la chaleur, ce qui explique qu’il soit surtout présent au Tessin et au Grisons ainsi qu’en Valais, au Chablais, en dessus de Morges, sur les rives lémaniques ou encore au bord des lacs du Plateau suisse souvent réchauffés par le foehn.

La châtaigne a longtemps constitué la principale source de nourriture dans bien des contrées peu propices à la culture céréalière. En Valais par exemple, la plaine du Rhône était constellée de marécages. Avant son assainissement, les terres fertiles étaient rares. Cet arbre nourricier jouait alors un rôle primordial dans l’alimentation humaine et animale. Chaque famille possédait quelques arbres, qu’on surnommait «arbre à pain» ou «arbre des pauvres».

Au XIXe siècle, la propagation de la pomme de terre et l’arrivée du chemin de fer qui a entraîné une baisse des prix pour le riz et d’autres céréales a privé la châtaigne de son importance économique.

Le principal intérêt du châtaignier était la production de ressources alimentaires. Mais le bois de cet arbre était également exploité. Qualifié d’imputrescible, grâce à sa richesse en tanin, il était utilisé dans la construction. On dit qu’il retarderait la progression du feu. Il était aussi une source d’acides tanniques nécessaires à la production de cuir, avant d’être progressivement remplacés par des produits chimiques dès les années 1950.

Concernant la châtaigneraie de Fully, si elle couvrait jusqu’à 50 ha à une certaine époque, elle ne s’étend aujourd’hui plus que sur 17 ha et compte plus d’un millier d’arbres. La vigne ayant progressivement remplacé le châtaignier.

Déclarée œuvre d’utilité publique en 1941 en raison de son rôle protecteur contre les dangers naturels, elle fait depuis l’objet de soins particuliers. La châtaigneraie appartient à la bourgeoisie de Fully et est devenue un domaine public. En octobre, on peut y ramasser gratuitement les fruits tombés à terre. Pour goûter à la traditionnelle brisolée, rendez-vous à la Fête de la châtaigne qui aura lieu les 15 et 16 octobre 2016 à Fully. Marché artisanal, village du vin et diverses animations sont au programme.


Episodes précédents

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