Réchauffement climatique

Le grand gâchis des arbres

Plusieurs études montrent que les forêts sont la meilleure arme pour stocker le carbone en trop dans l’atmosphère. Mais la communauté scientifique est divisée

Face à une mortelle canicule, avec des températures grimpant jusqu’à 49°C, l’Australie a pris une décision radicale: planter 1 milliard d’arbres d’ici à 2050. Selon son premier ministre, Scott Morrison, qui a annoncé la mesure il y a un mois, cela contribuerait «à éliminer de l’atmosphère 18 millions de tonnes de gaz à effet de serre par an», sur les 500 millions de tonnes actuellement émises par l’Australie.

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Sydney n’est pas le seul gouvernement à miser sur la forêt pour enrayer le réchauffement climatique. Pékin a décidé de planter une muraille d’arbres sur 84 000 km2, soit environ deux fois la superficie de la Suisse. Un reboisement massif également mis en place en Inde et au Pakistan.

Devons-nous notre salut au chêne, à l’épicéa ou au châtaignier? Face aux propositions technologiques pour absorber les excès de carbone dans l’atmosphère, comme l’usine de Climeworks en Suisse ou le stockage du CO2 dans le sous-sol géologique, de plus en plus de voix s’élèvent pour promouvoir des solutions plus naturelles et souligner le rôle important des forêts.

1,2 milliard d’arbres en plus

«Les arbres sont notre arme la plus puissante dans le changement climatique», affirme Thomas Crowther. Ce Britannique, chercheur à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, a présenté au congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement de la science les résultats de son étude à paraître. Grâce à des programmes informatiques, il estime que planter 1,2 billion d’arbres – soit 1200 milliards – permettrait de stocker 160 gigatonnes (milliards de tonnes) de carbone en plus, l’équivalent de quatre fois nos émissions annuelles. En 2018, celles-ci se sont élevées à 37 gigatonnes selon les chiffres du Global Carbon Project.

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Comment les arbres absorbent-ils du CO2? Lors de la photosynthèse, explique Alexandre Buttler, professeur au Laboratoire des systèmes écologiques à l’EPFL. «La journée, l’arbre utilise l’énergie solaire, l’eau et le CO2 pour fabriquer des sucres, qu’il consomme pour se maintenir en vie», précise le chercheur. Mais du CO2, il en rejette aussi, lorsqu’il respire. A quel point en inhale-t-il plus qu’il n’en exhale? «Le bilan est positif pour les arbres en pleine croissance et qui accumulent du bois, répond Alexandre Buttler. Mais en vieillissant, ils sont moins efficaces pour stocker le carbone, car leur respiration augmente.»

Désaccords

La forêt ne constitue donc pas infiniment un puits de carbone. Tout dépend aussi de quelles espèces elle est composée: selon une étude de l’Université de Paris parue en 2011, la flore de la forêt tropicale est la plus efficace pour stocker du carbone (140 tonnes par hectare), mais au niveau du sol, c’est la forêt boréale de conifères qui accumule le record de 350 tonnes de carbone par hectare. Logiquement, dans le monde, le Brésil, la Russie et l’Amérique du Nord sont les trois principales zones forestières de stockage du CO2.

Au sein de la communauté scientifique, l’optimisme de Thomas Crowther ne convainc pas tout le monde. Pour le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le principal problème est celui de la faisabilité: multiplier les zones forestières se fait généralement au détriment des terres agricoles ou des pâturages – or ces derniers constituent de précieux puits de carbone, parfois même plus fortement que les arbres.

«Le carbone se fixe plus longuement dans l’humus du sol que dans la biomasse aérienne, explique Alexandre Buttler. Donc les prairies et les herbages sont tout aussi efficaces, et les risques de grandes pertes suite à un incendie sont moindres.»

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Déforestation

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur l’état des forêts, la terre perd chaque année environ 7 millions d’hectares de forêts, soit près de deux fois la superficie de la Suisse. Pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, comme le préconise le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, freiner la déforestation est aussi une priorité, au même titre que le reboisement.

La Suisse est sur la bonne pente: les zones forestières, qui augmentent chaque année, atteignaient en 2017 un tiers du territoire helvétique. «Mais notre pays n’a pas le potentiel foncier suffisant pour permettre de grandes plantations d’arbres comme en Australie ou en Chine», indique Christoph Dürr, à la division Forêts de l’Office fédéral de l’environnement. La stratégie nationale se concentre plutôt sur le rajeunissement des forêts existantes.

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