Mésoamérique

Le grand mur de crânes aztèque, tout sauf une légende

Les scientifiques doutaient de l’existence du «grand tzompantli» de Mexico, un ossuaire arborant des milliers de crânes de sacrifiés. Plus maintenant: celui-ci a été découvert en 2015, et la science s’apprête à faire parler les têtes qui y sont toujours accrochées

«Une bataille acharnée s’engagea dans cette journée. […] Les Mexicains réussirent à s’emparer de plusieurs Espagnols qu’ils traînèrent après eux. […] Les Indiens regagnèrent leurs campements emmenant en procession leurs captifs avec les mains liées. Les Espagnols marchaient les premiers; les Tlascaltèques venaient ensuite et après eux le reste des Indiens captifs. On les amena au temple de Momozco où on leur donna la mort en leur arrachant le cœur. […] Après les avoir tués on mit leurs têtes devant les idoles sur des pieux qui leur entraient par les tempes, en prenant soin d’élever davantage celles des Espagnols, un peu moins celles des Indiens, et moins encore celles des chevaux. Cinquante-trois Espagnols et quatre chevaux moururent dans cette bataille.»

Ossuaires en bois

La description par le moine franciscain Bernardino de Sahagun d’un tzompantli, «mur de crânes» en nahuatl, fait froid dans le dos. Le mot désigne les ossuaires en bois sur lesquels étaient empalés de nombreux crânes de sacrifiés. Plusieurs sources historiques mentionnent l’existence de telles structures, dont la plus importante, le huey tzompantli («grand tzompantli»), se dressait dans l’enceinte sacrée du Templo Mayor, au cœur de Tenochtitlan, l’ancêtre de Mexico. Les dimensions, voire l’existence même de cette espèce d’échafaud, ont longtemps été controversées, certains scientifiques se demandant si les Espagnols n’avaient pas exagéré leur importance afin de justifier leurs massacres.

Sauf que des fouilles ont confirmé son existence et ses dimensions. Elles ont mis au jour, en plein centre-ville de Mexico, une partie du fameux huey tzompantli. Que les amateurs de frissons se réjouissent: il est encore plus spectaculaire et plus terrifiant que dans les récits espagnols. Et semble suggérer l’existence d’un système de sacrifices humains pratiqué à l’échelle de l’immense Empire aztèque, qui dominait une grande partie du Mexique au XVIe siècle.

Nourrir les dieux

Les sources historiques s’accordent sur l’allure du tzompantli: deux grands poteaux en bois reliés par de plus fines baguettes horizontales, comme un boulier morbide. Telle était, sauf exception, la dernière destination des têtes des victimes sacrificielles, après un rituel savamment orchestré.

Les suppliciés étaient invités à grimper en haut de la grande pyramide de Tenochtitlan, le teocalli («maison du dieu»), où se trouvaient les deux grands temples des dieux tutélaires des Aztèques, celui de la guerre et du soleil, Huitzilopochtli et celui de la pluie, Tlaloc. Devant les édifices, les prêtres aztèques, après avoir ôté le cœur des victimes étendues sur la pierre sacrificielle convexe (techcatl, «pénitence»), leur tranchaient la tête à l’aide de lames en obsidienne. Les corps étaient jetés jusqu’en bas des marches, sur un monolithe – toujours visible de nos jours à Mexico – couché représentant la déesse de la terre, Tlaltecuhtli, qu’ils allaient nourrir.

Quant aux têtes, elles étaient écorchées, le cerveau et les muscles retirés avec une grande précision. De grands trous étaient pratiqués au niveau des tempes, il ne restait alors plus qu’à enfiler les crânes le long des baguettes, aux côtés de milliers d’autres qui s’érodaient lentement et qui, une fois tombés à terre, devenaient des offrandes ou finissaient encastrés dans deux piliers de chaux qui flanquaient le tzompantli.

Voilà pour l’histoire. Si les dimensions du huey tzompantli étaient controversées, c’est notamment en raison de certains témoignages qui avançaient des chiffres suspects. Le conquistador Andres de Tapia estima ainsi que 136 000 crânes y étaient empalés! Mensonge de guerre ou description réaliste? La question trouva sa réponse en 2015, lorsque les vestiges d’un pilier garni de crânes humains furent découverts à deux mètres sous la surface d’une vieille bâtisse du centre historique de Mexico, en face des ruines toujours visibles du teocalli. Il s’agissait de l’un des deux piliers latéraux du huey tzompantli.

180 têtes intactes

Comme pratiquement toutes les découvertes de vestiges précolombiens à Mexico, c’est à l’occasion d’un chantier que s’est dévoilé le passé aztèque. Les Espagnols firent raser la plupart des édifices politiques et religieux et rebâtirent leur capitale par-dessus, si bien que la plupart des monuments aztèques sont toujours là, sous les pieds des passants.

L’archéologue responsable des fouilles Raul Barrera, de l’Institut national mexicain d’anthropologie et d’histoire (INAH), raconte à la revue Science comment, alors qu’il menait des fouilles préventives en février 2015, il a vu «des centaines de fragments de crânes» se dévoiler sous ses yeux, une première en vingt ans pour cet archéologue chevronné. Le bois avait disparu, mais pas les os ni le pilier. Ce dernier avoisine les 5 m de diamètre pour 1 m 70 de haut. D’après la taille des trous de fondation des poteaux, l’ensemble du huey tzompantli mesurait 35 m de long pour 12 de large et 4 à 5 m de hauteur, soit à peu près deux terrains de tennis. Il aurait été construit entre 1486 et 1502, environ une vingtaine d’années avant l’arrivée des conquistadors.

Compte tenu de ses dimensions, l’édifice devait bien être capable de supporter des milliers de crânes. Environ 180 têtes presque intactes ont entre-temps été prélevées pour des analyses morphologiques, chimiques et génétiques, afin d’en tirer un maximum d’informations sur les victimes: leur origine ethnique, leur âge au moment du sacrifice, les raisons de leur mort, etc. Les résultats sont toujours attendus, mais les premières observations font état d’empreintes sur les os qui ne laissent aucun doute quant au fait que les têtes furent dépecées post mortem. Quant aux techniques de décapitation, elles semblent parfaitement maîtrisées et de manière uniforme.

Panachage d'âges et de genres

Environ 75% des victimes sont des hommes âgés de 20 à 35 ans. Le reste est constitué de femmes (20%) et d’enfants (5%). «Bien que des femmes et des enfants pouvaient être sacrifiés lors de certains rituels, notamment ceux associés à la pluie, c’est la première fois qu’on en retrouve des restes exposés sur un tzompantli», explique Dominique Michelet, directeur de recherche au laboratoire Archéologie des Amériques à Paris. Ce panachage d’âges et de genres confirme d’autres témoignages espagnols signalant un peuplement de Tenochtitlan par de nombreux esclaves venus de l’empire et condamnés à périr sous les poignards en silex des prêtres. Il était ainsi possible et communément admis de vendre l’un de ses enfants à tel ou tel temple contre des haricots ou, mieux, des fèves de cacao.

Des examens des isotopes du strontium et de l’oxygène vont également être effectués. Ils pourraient révéler les origines géographiques des sacrifiés, que les archéologues imaginent comme très variées, à l’échelle de toute la Mésoamérique. Ils en veulent pour preuve préliminaire les diverses – et volontaires – malformations crâniennes et dentaires mises en évidence dans les premiers crânes étudiés, spécifiques de certaines régions du Mexique. «L’histoire du tzompantli est parsemée de doutes qui vont pouvoir être éclaircis grâce à cette découverte», se réjouit Dominique Michelet. Elle permettra aussi de mieux comprendre ces pratiques sacrées si mystérieuses pour les Occidentaux.

Publicité