Santé

Grande offensive contre les faux médicaments

La contrefaçon de produits pharmaceutiques tue 700 000 personnes par an dans le monde. L’Organisation mondiale de la santé a tenté en cette mi-novembre de mettre au point une riposte

Sept cent mille personnes perdent la vie chaque année dans le monde suite à la prise de faux médicaments contre le paludisme et la tuberculose, selon les chiffres publiés par l’Institut international de recherche contre la contrefaçon de médicaments à Paris (Iracm). Des décès dus soit à la toxicité des médicaments, soit au manque du principe actif. Au Vietnam, par exemple, 64% des médicaments vendus contre le paludisme ne contiennent aucun principe actif, selon des statistiques publiées par la revue Lancet. Dans son rapport 2008, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) mentionnait que 70% des médicaments circulant au Nigeria étaient contrefaits.

Si ce sont surtout les pays en voie de développement qui sont affectés par la falsification de médicaments, l’Europe et la Suisse ne sont pas épargnées. La croissance des saisies de faux aux douanes helvétiques est spectaculaire: entre 2008 et 2010, elle a été multipliée par trois selon les chiffres publiés par Swissmedic. L’institut national des produits pharmaceutiques estime que plus de 50 000 envois illégaux ont été confisqués l’année passée.

Pour l’OMS, cette fulgurante ­expansion est due à Internet. L’agence onusienne calcule que plus de 50% des médicaments vendus sur la Toile sont des contrefaçons et qu’entre 5 et 10% des médicaments circulant dans le monde sont faux. Des faux qui représentent un marché colossal évalué à 75 milliards de francs. Un commerce tellement lucratif et peu réprimé que de nombreux trafiquants de drogue se recyclent dans le faux médicament. Les retours sur investissements sont énormes et peuvent atteindre 500 fois la mise de départ selon Wilfrid Rogé, directeur de la formation à l’Iracm.

Le commerce a pris une telle ampleur que l’OMS a décidé de prendre le taureau par les cornes en mettant sur pied pour la première fois, la semaine passée, une conférence internationale à Buenos Aires. Environ 200 délégués de 76 pays membres ont discuté pendant trois jours sur les moyens de lutter contre le fléau de la contrefaçon de médicaments. Au terme des discussions, ils se sont mis d’accord sur un renforcement des capacités nationales de régulation et d’identification de ces médicaments. De son côté, la Suisse a soutenu la mise en place d’une base de données des cas de faux médicaments et d’un réseau de points de contacts pour promouvoir la coopération et la collaboration en matière de surveillance et de suivi des produits en question. «La falsification de médicaments est un problème de santé publique global, a souligné Juan Manzur, le ministre argentin de la Santé. Il n’y a qu’ensemble que nous pourrons y faire face.»

Amir Attaran, expert en santé publique à l’Université d’Ottawa, explique cependant dans un article publié dans le New York Times le jour de l’ouverture de la conférence de Buenos Aires que les difficultés qui attendent les délégués sont nombreuses. En effet, sous la pression de l’industrie pharmaceutique, ils n’arrivent pas à définir ce qui tombe sous le coup de la contrefaçon et de la violation de la propriété intellectuelle. Il paraît logique qu’une victime de la contrefaçon d’un médicament demande justice pour tentative d’homicide et non pour violation de la propriété intellectuelle, une logique réfutée par les grands groupes pharmaceutiques. Par ailleurs, si tout le monde paraît d’accord pour renforcer la législation, il semble plus problématique de faire la différence entre une soi-disant erreur commise par une société pharmaceutique et un trafic sciemment mis en place.

Amir Attaran s’étonne également que les lois soient plus strictes contre la falsification des cigarettes que contre celle des médicaments. En effet, le protocole de lutte contre le commerce illicite du tabac adopté cette année par l’OMS exige que chaque paquet de cigarettes soit identifié par un numéro pour pouvoir en déterminer la provenance. «S’il est possible de mettre en pratique ce système pour un paquet de cigarettes qui coûte cinq dollars, je ne vois pas ce qui empêcherait de le faire sur des boîtes de médicaments à plusieurs centaines de dollars», répond-il à ceux qui évoquent les coûts supplémentaires liés à une telle mesure.

«Les contrefaçons ne concernent plus seulement les produits de confort, comme les médicaments contre l’impuissance sexuelle ou les produits amaigrissants, ajoute Lukas Jaggi, porte-parole chez Swissmedic. Les anticancéreux, les antibiotiques, les contraceptifs et autres médicaments délivrés sur ordonnance sont de plus en plus falsifiés.» Des médicaments plus chers, donc plus rentables. Selon les chiffres publiés par Swissmedic l’année passée, le Viagra représente à lui seul 31% des faux médicaments qui circulent en Suisse et les pilules amaigrissantes 26%. Des produits fabriqués surtout en Inde (45%) et dans les pays d’Europe de l’Ouest (35%) comme l’Allemagne, la Grèce ou la Grande-Bretagne.

Souvent comparé au trafic de drogue, mais en «plus facile» car moins réprimé, le trafic de médicaments est néanmoins fondamentalement différent: le consommateur de drogue est conscient du danger et trouve une satisfaction, contrairement au malade à qui l’on vend un produit contrefait. Les membres de l’OMS ont du pain sur la planche: de leur volonté de coopérer dépendent la vie et la santé de millions de personnes dans le monde.

Les lois sont plus strictes contre la falsification des cigarettes que contre celle des médicaments

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