La découverte est exceptionnelle. Perché sur ses raquettes à l’orée de la forêt, Elias Pesenti brandit un long objet désarticulé. «C’est une jambe de chevreuil, lance le jeune biologiste des Projets de recherches coordonnés pour la conservation et la gestion des carnivores en Suisse (KORA). Regardez ça! Il n’en reste plus que le sabot et les os. La chair a été dévorée jusqu’à la dernière fibre.»

Par qui? Un lynx? Le félin est le seul prédateur présent dans les parages capable de tuer un ongulé. Mais il n’est pas du genre à laisser traîner ses proies n’importe où, encore moins à en disperser des morceaux. Il a une façon bien à lui de dépecer les chevreuils, ses cibles de prédilection. Après avoir tué sa victime d’une morsure foudroyante à la gorge, il la dévore en quatre ou cinq jours en prenant soin de la cacher entre chaque repas sous un tas de feuilles ou de neige. Il commence invariablement par l’arrière-train, avant de remonter peu à peu le corps en retournant la peau de sa victime. Si bien qu’à la fin il ne reste plus du gracieux herbivore qu’une tête empaquetée dans un sac de poils.

«Le chevreuil a pu être tué par un lynx et sa patte dérobée en douce par un renard, explique Elias Pesenti, entre deux coups d’œil aux traces laissées par la faune sauvage dans la neige. Le scénario serait typique des deux carnassiers. Mais ce n’est qu’une hypothèse.»

Comment en être certain? Ici, au-dessus de la Lenk, dans l’Oberland bernois, la forêt est assez profonde pour grouiller de vies et conserver ses secrets. Le KORA est déjà très ambitieux de vouloir en savoir un peu plus sur le nombre et l’identité des lynx présents dans le nord-ouest des Alpes suisses, d’Aigle à Thoune et de Charmey à Adelboden. Pour ce faire, il a mis sur pied la plus grande campagne de piégeage photographique jamais réalisée dans le pays: 164 appareils à déclenchement automatique disposés fin novembre sur 82 sites pour traquer le félin durant 60 jours et 60 nuits. Soixante nuits surtout vu la prédilection du fauve à se mouvoir dans l’obscurité.

Cet espace de 1500 kilomètres carrés a été méticuleusement investi. Les experts du KORA l’ont découpé en carrés de 2,7 km de côté. Ils ont écarté toutes les zones situées à plus de 1800 mètres, soit au-dessus de la forêt, l’habitat par excellence du lynx. Et ils ont retenu un périmètre restant sur deux pour y poser leurs pièges.

Une fois le travail sur carte terminé, les biologistes ont gagné le terrain pour y placer leurs appareils sur les lieux de passage probables du fauve: des interstices entre deux rochers, des ponts ou, plus simplement encore, des chemins forestiers que le félidé, économe de ses forces, emprunte volontiers. Puis chaque site a été équipé de deux boîtiers, fixés à une hauteur de 80 centimètres et à quelques mètres de distance l’un de l’autre dans l’espoir de photographier les deux flancs de la bête. Flancs dont les taches, aussi permanentes et variées que les empreintes digitales humaines, sont censées permettre de cataloguer chaque individu.

Les fauves munis d’un collier émetteur reçoivent un nom de quatre lettres comme Nero ou Mila. Les autres se contentent de chiffres et de lettres: B comme «beide» (les deux) pour ceux dont les deux côtés ont été photographiés, R comme «rechts» (droite) ou L comme «links» (gauche) pour ceux dont un seul flanc est connu, LX comme lynx pour les moins observés.

Les appareils photo sont placés dans une boîte métallique à côté d’un détecteur de chaleur. Qu’un être vivant passe dans la neige à moins de dix mètres, et la subite fluctuation de température les enclenche aussitôt. Une montre interne permet de programmer la réactivation du dispositif un peu plus tard. On ne sait jamais. Si certains félins se sentent agressés par le flash et prennent la poudre d’escampette, d’autres se montrent moins impressionnables et, leur curiosité avivée, s’attardent sur les lieux.

L’usage d’un détecteur de chaleur engendre de nombreuses prises de vue mal ciblées. Ainsi, lors de la dernière campagne de piégeage photographique menée dans le nord du Jura durant l’hiver 2006-2007, les appareils se sont déclenchés à 5477 reprises, dont 2919 fois pour une raison inconnue, et 599 fois pour photo­graphier… des ­humains (des jambes essentiellement, assure le KORA). Les animaux n’apparaissent que plus loin sur la liste des images récoltées: le renard arrive en tête, suivi du blaireau, du chat domestique, de la marte, du chien, du chat sauvage, du lièvre brun, du chamois, des micromammifères et enfin, en dixième position seulement, du lynx, surpris 27 fois.

Il n’empêche: le piégeage photographique permet de récolter des informations d’une richesse et d’une précision sans précédent. Introduit en Suisse à la fin des années 1990, il s’est vite taillé une place de choix parmi les techniques de suivi du fauve. Entre les moyens traditionnels – comme l’examen des traces et des proies – et les outils plus sophistiqués – comme l’utilisation de colliers émetteurs, qui permettent de suivre précisément le parcours des lynx mais nécessitent la capture difficile et stressante de l’animal.

Elias Pesenti reprend sa marche dans la neige. Pas question de traîner: le biologiste a la charge de onze pièges photographiques, qu’il est censé inspecter en deux jours chaque semaine. Ce lundi, il doit en relever au moins cinq, situés sur les territoires de deux cantons, Berne et Vaud. Un travail très physique, qu’il entame avant l’aube et achève longtemps après le crépuscule.

Le jeune homme a une manière très particulière de lire le paysage. Là où d’autres voient des forêts et des rochers, il distingue de vastes domaines de félins (les mâles règnent sur des espaces de 70 à 280 km2, les femelles sur des périmètres un peu plus modestes). Sur la route qu’il a prise ce matin, le col du Jaun représente pour lui le territoire de Mari et les alentours du village de Boltigen, dans le Haut-Simmental, celui de Piro. Ici, à l’ouest de la Lenk, la région s’avère plus difficile à attribuer. Il n’est pas exclu qu’elle appartienne à un jeune non encore identifié.

Quelques minutes de marche plus tard, le biologiste arrive au premier piège de la journée, constitué d’un appareil numérique et d’un argentique. Or là, après la patte de chevreuil, une seconde surprise l’attend: des traces de lynx se dessinent dans la neige fraîche, tombée la nuit précédente. Les marques, facilement reconnaissables à leur rondeur et à l’absence d’empreintes de griffes, suivent le chemin forestier en direction de l’un des deux boîtiers avant de rebrousser chemin et de contourner le dispositif pour retrouver le sentier un peu plus haut. L’animal a-t-il été surpris par le flash? Ou a-t-il aperçu l’étrange objet juste avant d’arriver à sa hauteur?

En attendant d’en savoir plus, Elias Pesenti entreprend de réaménager le site. Il commence par le dépasser d’une bonne cinquantaine de mètres en traînant ses raquettes sur le sol, de manière à creuser dans la neige une trace susceptible de diriger vers son piège tout lynx passant dans les parages. Puis il s’accroupit devant les boîtiers de métal pour en changer le film ou la disquette, y placer de nouvelles batteries et remettre l’horloge à l’heure.

Il est 10 h 15. Les quatre autres pièges à relever dans la journée occupent les endroits les plus variés. L’un d’entre eux se trouve à quelques mètres d’une route de montagne au débouché d’un petit pont. Un autre se situe très haut sur une pente. Le dernier, atteint longtemps après le coucher du soleil, se cache à quelques centaines de mètres d’un hôtel de luxe.

De retour chez lui, Elias Pesenti peut enfin examiner sa moisson d’images. La récolte est bonne. Parmi les nombreuses photographies réalisées sur les cinq sites, deux présentent le fauve. L’une d’elles a été prise sur le premier piège, ce même lundi à 5 h 56, moins de cinq heures avant le passage du biologiste. Le lynx avait bien été flashé. Il s’agissait d’un individu déjà répertorié par le KORA: B58, fils de Mila.