Le 3 novembre, les Etats-Unis éliront leur prochain président. Les sondages penchent en faveur du candidat démocrate, Joe Biden. Mais Donald Trump, le président sortant, pourrait encore créer la surprise. Rappelez-vous: il y a quatre ans, le monde se réveillait groggy en découvrant la victoire de l’outsider républicain…

«Plus jamais ça!» semble adjurer le monde scientifique. De fait, quatre des plus prestigieuses revues scientifiques – Nature, Science, The New England Journal of Medicine, The Lancet – ont fait entendre leur voix, ces dernières semaines, dans une série d’éditoriaux. Unanime et sans appel, leur réquisitoire condamne le bilan de Trump en matière de prise en compte de la science et de gestion du climat comme du Covid-19. Un fait «sans précédent», souligne Holden Thorp, rédacteur en chef de Science.

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«Désastreux», «catastrophique», «terrible»: tels sont les mots employés pour qualifier ce bilan. Il faut dire que le 45e président des Etats-Unis n’a cessé, tout au long de son mandat, de malmener la science, de décrier ses institutions et de calomnier ses chercheurs. En particulier, il n’a fait que nier le réchauffement de la planète et minimiser la gravité de la pandémie de Covid-19. Il a piétiné sans vergogne l’Accord de Paris sur le climat de 2015 et l’accord sur le nucléaire iranien, il a désavoué l’Unesco et l’OMS – en pleine pandémie!

Messages dangereux, voire mensongers

Nature qualifie le discours de Trump de «populiste». Cette notion renvoie à une division entre le peuple et les «élites», c’est-à-dire les gouvernants mais aussi souvent les scientifiques. «Elle expliquerait en partie la méfiance du président à l’égard des chercheurs», indique Emmanuelle Perez Tisserant, maîtresse de conférences en histoire à l’Université de Toulouse, en France. On a pu décrire Trump comme un parfait ignorant. «Mais ses interventions procèdent aussi d’une double volonté: maîtriser sa communication à des fins électoralistes, et préserver coûte que coûte l’économie de son pays», relève l’historienne.

«Jusqu’ici, les organisations scientifiques, les grandes revues, les sociétés savantes… se sont toujours dit que prendre position, lors d’une élection présidentielle, nuirait à l’idéal de neutralité de la science, analyse Emmanuelle Perez Tisserant. Quand Trump est arrivé au pouvoir, ces institutions étaient certes critiques. Mais elles attendaient de voir. Au final, le bilan s’est avéré pire que leurs craintes. Aucun dialogue n’est apparu possible. Pour des raisons d’éthique scientifique, il était urgent de réagir.» Les incendies de Californie et la pandémie ont amplifié cette urgence, Trump ayant multiplié les messages dangereux… voire mensongers.

Un président des Etats-Unis a délibérément menti au sujet de faits scientifiques, […] provoquant la mort directe de très nombreux Américains

Holden Thorp, rédacteur en chef de 

Menteur, Trump? Science en apporte des preuves dans son éditorial du 18 septembre, qui dénonce le «moment le plus honteux de l’histoire de la politique scientifique des Etats-Unis». «Un président des Etats-Unis a délibérément menti au sujet de faits scientifiques, […] provoquant la mort directe de très nombreux Américains», s’indigne ainsi Holden Thorp. Un exemple: le 7 février, Trump déclarait au journaliste Bob Woodward qu’il savait le Covid-19 plus mortel que la grippe. Deux jours plus tard, il tweetait pourtant que la grippe banale était pire que le Covid-19. Ses conseillers (Larry Kudlow et Kellyanne Conway), eux, assuraient au public que le virus était maîtrisé…

«Jamais, dans l’histoire récente, un président des Etats-Unis n’a attaqué ni sapé avec un tel acharnement un tel nombre d’institutions, des agences scientifiques aux médias, aux tribunaux, au Département de la justice – et même au système électoral», s’indignait à son tour Nature le 15 octobre. «Trump clame: «America First». Mais dans sa réponse à la pandémie, c’est lui qu’il a mis en premier, non les Etats-Unis.» Son action a eu «des conséquences dévastatrices. Avec plus de 215 000 décès, le coronavirus a tué davantage aux Etats-Unis que partout ailleurs.»

Devoir de réserve

Entre ces revues, une distinction s’opère cependant: certaines soutiennent explicitement le candidat démocrate, quand d’autres se contentent de vilipender Trump. «Pourquoi Nature soutient Joe Biden», titrait ainsi la revue le 15 octobre. Selon elle, Biden constitue «le meilleur espoir de la nation pour commencer à réparer ces dommages causés à la science et à rétablir la confiance» dans les chercheurs. La vénérable Scientific American, elle aussi, s’est engagée explicitement en faveur de Biden pour la première fois de son histoire, vieille de 175 ans.

Quant à la NEJM, fondée en 1812, elle non plus n’était jamais intervenue lors d’une bataille présidentielle. Le 8 octobre, elle publiait un virulent éditorial, «Mourir d’un manque de leadership». Là encore, la charge est implacable: la réponse de Trump à la pandémie a été si défaillante qu’elle a «transformé la crise en tragédie». Pour autant, ni la NEJM ni Science n’ont donné de consignes de vote, à la différence de Nature. Editée par l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), à but non lucratif, Science est, en effet, tenue à un devoir de réserve.