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Les orangs-outans comprennent les fausses croyances d’autrui. 
© Mhudovernik/123RF

ETHOLOGIE

Les grands singes ont de l'esprit

Les grands singes semblent posséder la «théorie de l’esprit», capacité d’attribuer aux autres des émotions, des désirs et des croyances, selon une étude publiée dans «Science»

La frontière qui marque les différences entre les êtres humains et les grands singes s’amincit encore. Une équipe menée par Michael Tomasello, professeur à l’Université Duke à Duhram (Etats-Unis) vient de montrer que les chimpanzés, les bonobos et les orangs-outans parviennent à comprendre les fausses croyances autrui. Une prérogative qui jusqu’à aujourd’hui semblait être réservée aux êtres humains.

L’étude est publiée ce vendredi dans la revue Science, où elle est accompagnée d’un éloquent commentaire de Frans de Waal, professeur à l’Université d’Emory à Atlanta et l’un des plus grands éthologues au monde, qui souligne l’importance de cette découverte.

Klaus Zuberbuehler, professeur en primatologie à l’Université de Neuchâtel, se montre aussi enthousiaste, car ces travaux représentent un grand progrès dans la reconnaissance de la «théorie de l’esprit» chez les grands singes. Ce concept désigne en neuropsychologie l’aptitude que possèdent les individus d’attribuer à d’autres des capacités mentales invisibles comme les intentions, les désirs et les croyances.

Des débats parfois épineux

Caractéristique fondamentale de l’espèce humaine, la «théorie de l’esprit» fait aussi, depuis les années 60, l’objet de recherches chez les chimpanzés, les oiseaux et d’autres espèces animales. «Parfois contradictoires, les résultats ont donné origine à des débats épineux», rappelle le professeur Zuberbuehler.

Néanmoins, jusqu’à présent tous les chercheurs semblaient s’accorder sur la difficulté éprouvée par les espèces non humaines à déceler ce que l’on appelle des fausses croyances. Chez les êtres humains, les tests utilisés pour mettre en évidence cette faculté mentale s’appellent «épreuves du transfert inattendu» et sont souvent utilisés chez les enfants.

Klaus Zuberbuehler explique l’idée base de ce type de tests de la façon suivante: «Deux personnes – disons Pierre et Jacques – cachent un objet ensemble. Par exemple, un trousseau de clé dans l’armoire. Puis Pierre sort de la pièce et Jacques déplace à son insu les clés sur la porte. Pierre revient. Où Jacques pense-t-il que Pierre cherchera les clés? S’il s’attend à ce que Pierre les cherche sur l’armoire, on en déduit que Jacques possède la «théorie de l’esprit», car il sait détecter une fausse croyance chez Pierre. Si Jacques n’avait pas cette capacité mentale, il s’attendrait à ce que Pierre cherche les clés sur la porte, où elles se trouvent en réalité.»

Nouvelle technique oculométrique

Selon le type de tests utilisés, seuls les enfants de plus de quatre ans montrent cette attitude mentale. Néanmoins, en 2007, Victoria Southgate et son équipe de l’Université de Londres ont mis au point une variation de ce test. Plutôt que de demander aux enfants où l’objet était caché, les chercheurs avaient suivi leurs mouvements oculaires par une technique non invasive appelée oculométrie, ou «eye tracking» en anglais. De cette façon, ils ont pu découvrir que même les enfants de 24 mois savent prédire l’effet attendu d’une fausse croyance.

«Cette technique est très intéressante, explique Frans de Waal, car elle permet d’étudier des processus cognitifs tout en s’affranchissant de la limite du langage verbale. Ceci ouvre la possibilité de mener d’autres recherches sur des enfants atteints de troubles de spectres de l’autisme, mais aussi sur les primates ou sur d’autres animaux.»

Chimpanzés, bonobos et orangs-outans au banc d’essai

L’équipe du professeur Tomasello n’a dès lors pas tardé à traquer la «théorie de l’esprit» des grands singes par la mesure de leurs mouvements oculaires. «Puisque la morphologie des yeux et du visage des primates est très similaire à celle des êtres humains, nous avons pu utiliser le même logiciel que celui utilisé pour étudier les enfants», détaille Christopher Krupenye, de l’Université de Leipzig et premier auteur de l’étude.

Chimpanzés, bonobos et orangs-outans, ont alors regardé des courtes vidéos où différents scénarios de transfert inattendu étaient mis en scène. Dans un de ces films, deux comédiens dont un déguisé en singe cachent un objet ensemble. Puis, quand le premier comédien sort, celui déguisé en singe déplace l’objet. Pour finir, le premier comédien revient dans la pièce chercher l’objet. Les analyses des mouvements oculaires ont montré que 17 singes sur 22 anticipaient avec le regard l’endroit où le comédien aurait cru trouver l’objet, et non la nouvelle cachette.

Si ces résultats se voient confirmés, cela signifie que les différences entre les hommes et les grands singes sont encore plus petites de ce que nous avions pensé

Les singes ont donc montré avoir, eux aussi, la capacité de reconnaître les fausses croyances. Cette attitude mentale requiert, d’après les auteurs de l’étude, la compréhension que les actions d’autrui sont entreprises non pas sur la base de la réalité, mais plutôt par rapport aux croyances que les individus ont de cette réalité, même si celles-ci sont erronées. «Cette découverte représente une percée importante dans l’éthologie, souligne Klaus Zuberbuehler. Si ces résultats se voient confirmés, cela signifie que les différences entre les hommes et les grands singes sont encore plus petites de ce que nous avions pensé.»

Dans son commentaire, Frans de Waal souligne l’importance de garder toujours l’esprit ouvert en ce qui concerne la découverte de capacités des espèces non humaines. D’autant que ces espèces sont en danger d’extinction. «Mon espoir, ajoute Christopher Krupenye, est que la prise de conscience que les grands singes sont intelligents et très similaires à l’Homme, nous pousse à les respecter d’avantage et nous investir pour les sauver.»

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