Médecine

La «greffe de tête», projet fou d'un docteur Frankenstein chinois

Le chirurgien Ren Xiaoping affirme avoir réalisé une greffe de tête sur un millier de souris et un singe. Il ambitionne désormais de s'attaquer à un humain

Lorsque le chirurgien chinois Ren Xiaoping s’est penché au-dessus de la table d’opération pour observer la souris, en ce mois de juillet 2013, il ne savait pas si elle survivrait. Il venait de passer dix heures à greffer la tête d’un spécimen brun sur le corps d’un autre spécimen noir. Mais lorsque le ventilateur a été ôté, la bête hybride s’est mise à respirer toute seule. Une heure plus tard, son corps a commencé à tressaillir et quelques heures plus tard, elle a ouvert les yeux!

«Quarante souris de Kunming et quarante souris sauvages (de type C57) ont subi cette procédure, relate le chercheur dans un article publié dans la revue CNS Neuroscience and Therapeutics. Suite à la transplantation, 18 ont survécu durant plus de trois heures. Elles ont pu respirer spontanément, à un rythme naturel, et ont démontré un fonctionnement du système nerveux crânien et une réactivité normale (clignement des yeux, mouvement des moustaches, etc.).» Les rongeurs ne présentaient ni arythmie, ni tachycardie. L’opération, digne de Frankenstein, a été répétée sur un millier de souris. L’une d’entre elles a survécu durant 24 heures.

Sur des singes aussi

Et ce n’était là que le début pour Ren Xiaoping. Ce spécialiste de la greffe est rentré en Chine en 2012, après plus de 15 ans passés aux Etats-Unis, où il a notamment participé à la première transplantation d’une main, en 1999 à l’Université de Louisville. Il dirige désormais une équipe de 20 spécialistes à l’Université médicale de Harbin, sa ville natale, dans le nord-est de la Chine. Pékin a attribué 10 millions de yuans (1,5 million de francs) à ses recherches.

A l’été 2015, il a choisi de répéter sur un singe la procédure réussie sur les souris. «Cette opération a permis de démontrer que l’animal n’avait pas subi de dommages cérébraux suite à la transplantation», assure Sergio Canavero, un chirurgien italien qui s’est associé à Ren Xiapoping. Le scientifique chinois n’a en revanche pas tenté de reconnecter la moelle épinière du singe avec celle de son nouveau corps. L’animal est resté en vie durant 20 heures, avant d’être euthanasié pour des raisons éthiques. Les résultats de cette procédure seront publiés dans une revue scientifique «très prochainement», promet Sergio Canavero.

Plusieurs tentatives

Les deux chirurgiens ne sont pas les premiers à tenter une greffe de tête. Au début du XXe siècle, l’Américain C.C. Guthrie a tenté d’implanter une seconde tête sur le corps d’un chien. Des scientifiques chinois et russes se sont à leur tour essayés à la procédure dans les années 50. Et une vingtaine d’années plus tard, Robert White, un professeur de l’Université de l’Ohio, a transplanté une tête de singe sur un nouveau corps. L’animal n’est toutefois pas parvenu à respirer de façon autonome.

Ren Xiaoping et Sergio Canavero pensent déjà à la suite: réaliser cette intervention sur un humain. «Il n’existe toujours pas de moyen efficace de sauver un esprit sain lorsque le corps est confronté à la défaillance de ses organes, en raison d’une blessure grave de la moelle épinière, d’un cancer métastatique ou d’une maladie héréditaire provoquant une atrophiation des muscles», fait remarquer le premier. Réussir à greffer la tête de ce genre de patients sur un corps sain permettrait de «sauver des millions de gens», selon le chercheur, qui a commencé à mener des essais sur des cadavres humains.

Sergio Canavero, lui, a annoncé avoir trouvé un premier candidat humain, en la personne de Valery Spiridonov, un informaticien russe de 31 ans souffrant de la maladie de Werdnig-Hoffman, une affection provoquant une dégénérescence progressive des muscles. Ce dernier a récemment lancé un site internet où il vend des t-shirts et des tasses à son effigie, pour lever les fonds nécessaires à son opération.

Plusieurs questions soulevées

Ces projets de greffe soulèvent toutefois de nombreuses questions, notamment quant à leur faisabilité. «Une main peut survivre près de 10 heures sans apport sanguin ou d’oxygène mais dans le cas d’un cerveau, des dommages irréversibles ont lieu déjà après quelques minutes», relève John Barker, un chirurgien qui dirige aujourd’hui la Frankfurt Initiative for Regenerative Medicine et qui a travaillé aux côtés de Ren Xiaoping à Louisville, sur la première greffe de la main.

Pour contourner cet écueil, le chercheur chinois a développé un système, testé sur les souris et le singe, qui permet de connecter les carotides et les veines jugulaires de la tête et de son nouveau corps durant l’opération au moyen de tubes en silicone. «Cela permet au cerveau de rester constamment alimenté en sang et en oxygène», note-t-il. Le cerveau du donateur est quant à lui coupé au-dessus du tronc cérébral, ce qui lui permet de continuer à réguler les fonctions circulatoires et respiratoires du corps durant l’intervention, avant qu’on ne le déconnecte.

Fusion des connexions nerveuses

La fusion des deux moelles épinières pose aussi problème. «Le patient aurait très peu de chances de récupérer l’ensemble de ses connexions nerveuses, relève Manuel Pascual, médecin-chef du Centre de transplantation d’organes du CHUV à Lausanne. Et même s’il devait les retrouver, cela prendrait des années. Il se retrouverait probablement dans la situation d’un tétraplégique ou d’un tétraparétique.»

Sergio Canavero se targue de parvenir à surmonter ce défi, grâce à l’usage de polyéthylène glycol, une substance qui préserve la membrane des cellules nerveuses et favorise même leur fusion. Il prévoit aussi de recourir à la stimulation électrique de la moelle épinière, une technique prometteuse notamment testée par l’équipe de Grégoire Courtine à l’EPFL pour faire remarcher un rat paralysé.

A l’heure actuelle, on ne sait pas comment éviter une réaction de rejet avec une telle quantité de tissus.

Autre souci: éviter le rejet de la nouvelle tête. «Si cette opération aboutit, on aura transplanté sur le patient un corps entier, avec un système immunitaire complet, détaille John Barker. A l’heure actuelle, on ne sait pas comment éviter une réaction de rejet avec une telle quantité de tissus. Il faudrait développer un cocktail d’immunosuppresseurs (des médicaments qui empêchent le corps d’attaquer les tissus greffés, ndlr) extrêmement puissants.» Il pense toutefois, à l’instar de plusieurs autres spécialistes, que ces obstacles pourraient être levés d’ici trois ou quatre ans grâce aux avancées de la science.

Implications sociétales et psychologiques majeures

Il resterait alors à aborder les questions éthiques. «La greffe d’un corps entier aurait des implications sociétales et psychologiques majeures, pense Manuel Pascual. Avant de se lancer dans une telle aventure, il faudrait mener un vaste débat public.» Et de rappeler que même la greffe du visage ou des extrémités reste encore controversée. Plusieurs médecins évoquent en outre le risque d’amalgame dans l’esprit de la population entre ce genre de procédure expérimentale et la greffe d’organes comme le rein, le poumon ou le cœur. «Cela pourrait décourager le don d’organes, alors qu’il existe déjà une pénurie», met en garde Manuel Pascual.

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