Technologies

A Grenoble, l’innovation version Giant

A Grenoble, un nouveau pôle technologique est en train de voir le jour. Baptisé Giant, il a pour ambition de devenir l’un des meilleurs campus d’innovation mondiaux, spécialisé en micro et nanotechnologies. Visite d’une ville en pleine mutation

A cause du foehn, il fait anormalement chaud à Grenoble en cette fin d’octobre. Sur l’avenue des Martyrs, en face du bâtiment blanc de Minatec, le pôle d’excellence spécialisé dans les nanotechnologies, les camions s’activent: ils charrient les matériaux nécessaires au prolongement d’une ligne de tramway dont le rôle sera de permettre aux gens de la Presqu’île de rejoindre facilement le centre-ville. Un panneau promotionnel annonce la couleur… verte: à cet endroit sortira de terre un écoquartier, lui-même jouxtant un campus d’innovation également en construction et présenté par ses fondateurs comme un «MIT à la française», en référence au célèbre Massachusetts Institute of Technology de Boston. Son nom: Giant. Initié en 2008, ce campus sera finalisé en 2015 et accueillera à terme 30 000 personnes.

«Une chose est sûre: là où l’in­novation fonctionne, c’est quand elle concentre en un même endroit la recherche académique, le transfert technologique et les industries, dit William Stirling, du pôle Recherche technologique du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA). Une leçon que nous avons tirée en visitant une vingtaine de campus d’innovation mondiaux, comme ceux de Singapour, Karlsruhe ou Boston. De tels sites mettent en général une cinquantaine d’années à émerger. Compte tenu des infrastructures déjà en place à Grenoble, nous espérons que cela mettra moins de temps…»

Des acteurs clés, maillons essentiels de la chaîne d’innovation, la cité rhônalpine n’en manque pas. Sur le quartier de la Presqu’île – encore appelé le «Polygone scientifique» –, coincé entre les eaux du Drac et de l’Isère, de grandes infrastructures de recherche à la pointe des technologies sont quasi voisines.

Les chercheurs se déplacent d’ailleurs en vélo. Quittant l’anneau de l’European Synchrotron Radiation Facility (ESRF), un des analyseurs à rayons X le plus puissant du monde, il ne faut que quelques tours de roue pour rejoindre l’Institut Laue-Langevin (ILL), qui dispose du faisceau de neutrons le plus intense de la planète, et les locaux grenoblois de l’European Mole­cular Biology Laboratory (EMBL), spécialisé en biologie structurale. Quelques coups de pédales supplémentaires et nous voilà rendus aux bâtiments du CEA abrités dans le complexe de Minatec, où l’on fabrique des nanopuces dernier cri, ou à l’Institut Néel, laboratoire appartenant au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui mène des travaux en nanosciences.

Ces grands équipements et organisations de recherche ont signé en 2008 l’accord donnant naissance à Giant (pour Grenoble Innovation for Advanced New Technologies). A ces cinq membres fondateurs (ESRF, ILL, EMBL, CEA et CNRS) se sont jointes trois organisations académiques: l’Université Joseph-Fourier, l’école d’ingénieurs Grenoble INP et l’école GEM (Grenoble Ecole de Management), spécialisée dans le management de la technologie et de l’innovation. Sur place, les ­parties prenantes de Giant béné­ficient d’industries fortes comme STMicroelectronics, Schneider Electric, Renault ou bioMérieux.

«Notre but: faire de Giant un des campus d’innovation à la hauteur de ceux dont nous nous sommes inspirés, dit William Stirling. Pour cela, nous misons avant tout sur les nanotechnologies et le développement d’innovations dans les secteurs des sciences de l’information, de la santé et de l’énergie. Dans chacun de ces domaines, nous nous appuyons sur un pôle d’excellence différent: Minatec pour les sciences de l’information, NanoBio pour le vivant et GreEn-ER pour l’énergie, qui sortira bientôt de terre. Notre objectif premier est bien sûr de stimuler la création d’emplois».

Grâce à un financement – pour l’instant public – de 1,2 milliard d’euros entre 2010 et 2015 et à un programme de rénovation urbaine ambitieux, les partenaires espèrent doubler le nombre de places de travail liées à la recherche et à l’industrie ainsi que le nombre d’étudiants (qui sont aujourd’hui respectivement de 6000, 5000 et 5000).

Pour atteindre ces objectifs, les initiateurs du projet misent sur des infrastructures ultramodernes, dont certaines sont impressionnantes à visiter. «D’ici peu, vous ne ferez plus attention à l’odeur désagréable dégagée par votre masque», nous assure Philippe Laporte, du Laboratoire d’électronique et de technologie de l’information (LETI). Rattaché au CEA, ce centre est spécialisé dans le développement et le transfert des micro et nanotechnologies innovantes. Recouverts de la tête aux pieds d’une combinaison blanche, et avec le sentiment de ressembler à des cosmonautes, nous franchissons le sas qui mène aux salles blanches. Dans cet environnement ultra-contrôlé, seules une dizaine de particules par mètre cube d’air sont tolérées afin de ne pas perturber la fabrication de puces électroniques comprenant plusieurs millions de composants au centimètre carré. «Les trois-quarts de notre budget proviennent de contrats passés avec les industriels pour la mise au point de leurs applications, ponctue le scientifique. Des partenariats qui nous permettent de déposer chaque année près de 250 brevets», auxquels viennent s’ajouter 200 autres déposés par le Liten, l’autre laboratoire du CEA. Ce dernier est spécialisé dans le développement de technologies dédiées aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique.

Avec 500 brevets déposés par an, Grenoble a été classée en juillet ­cinquième ville la plus innovante du monde par le magazine Forbes . Pour ce faire, le magazine a utilisé l’indice de «patent intensity», soit le nombre de brevets déposés par tranche de 10 000 habitants. Pour Grenoble, ce chiffre est de 6,23.

«Le dépôt de brevets internationaux est un indice bien maigre pour évaluer l’innovation», tempère Sacha Wunsch-Vincent, économiste à l’Organisation mondiale de la propriété industrielle à Genève, un organisme qui classe les pays selon leur capacité innovante à l’aide de plusieurs dizaines de critères. «Ce qui compte avant tout, c’est la mise sur le marché – ou non – de l’innovation brevetée. Pour autant, ce classement traduit des efforts réels de la France afin de valoriser sa recherche, un point considéré habituellement comme une faiblesse de ce pays.»

«En France, on trouve des écoles et des laboratoires qui forment des chercheurs de classe mondiale. Or, derrière, l’innovation n’a pas suivi», se désole lui aussi Xavier Comtesse, directeur romand du think tank Avenir Suisse. «Au cours des trente à quarante dernières années, ce pays a alloué des sommes folles pour sauver des industries vieillissantes, telle la métallurgie. Pourtant, tout le monde s’accordait à dire qu’il fallait développer les technologies et faire sortir l’innovation des labos.» Message entendu par la Suisse qui, dès les années 1990, a érigé ses premiers parcs scientifiques aux EPF de Lausanne et Zurich, calqués eux aussi sur le modèle du MIT.

Depuis 2008, une dizaine de campus d’innovation auraient été créés dans l’Hexagone, «mais vu la taille des partenaires impliqués dans celui de Grenoble et les spécialités développées, Giant fait office de «machine de guerre», estime Xavier Comtesse. Les nanotechno­logies constituent en effet un des enjeux importants du renouveau industriel. Grenoble et ses grosses industries susceptibles de commercialiser rapidement l’innovation devraient jouer un rôle majeur.»

Au sein de Giant, la valorisation technologique se fait au travers de collaborations industrielles, mais aussi grâce à la création de «jeunes pousses», domaine dans lequel l’école de management de Grenoble GEM compte jouer un rôle crucial. «Une cinquantaine de nouvelles start-up technologiques ont été créées depuis le lancement de Giant [sur un total de 150 aujourd’hui], commente Sylvie Blanco, directrice de la recherche partenariale à la GEM. Nous en avons accompagné un peu moins de la moitié et d’autres projets en cours bénéficient de notre incubateur.»

Cette collaboration étroite entre GEM et Giant a donné lieu récemment à une création exemplaire: celle de iSketchnote (ISKN). Cette jeune pousse a développé une technologie qui, sur un iPad, permet de digitaliser en temps réel notes et croquis pris sur papier. Pour ce faire, ISKN propose un étui de protection équipé d’une carte électronique bardée de capteurs censés ­retranscrire avec précision les déplacements du stylo. Cet étui in­novant devrait être disponible en mai 2014. Pour commercialiser sa technologie, ISKN a levé cet automne 300 000 euros à travers une campagne de financement participatif public (crowdfunding). Dans cette start-up locale, « deux des membres fondateurs ont suivi notre enseignement et l’un de ces techno-entrepreneurs avait rejoint le LETI», illustre Sylvie Blanco.

Il est environ 18 h 30 lorsque nous sortons d’un des laboratoires de Giant. Un apéritif avant d’aller dîner? Le premier troquet est trop loin et l’usage des transports en commun nécessite une marche à pied trop longue. «Nous sortons en général fort tard de nos locaux. Et si l’on veut se détendre, il n’y a pas grand-chose à faire à l’extérieur des labos», reconnaît un des scientifiques de l’ESRF. «Eviter la «ghettoïsation» des chercheurs», tel est l’objectif du programme de rénovation qui a cours sur la Presqu’île. Outre des bâtiments d’enseignement et de recherche supplémentaires, ce sont avant tout des magasins, restaurants, centres de loisirs et logements, bref un vrai quartier d’habitation qui devrait voir le jour.

Afin de retenir ses jeunes talents, ou d’en attirer d’autres, Grenoble veut ainsi faire du campus d’in­novation un lieu de vie et de ­rencontres. «L’effet «cafétéria» est incontournable en valorisation technologique, souligne Xavier Comtesse. Car le transfert de technologie, c’est avant tout une histoire de personnes et non de papiers. C’est parce que les gens se côtoient qu’ils ont envie, à un moment donné, de travailler ensemble.» A Giant, on semble l’avoir bien compris.

«Notre but: faire de Giant un des campus d’innovation à la hauteur de ceux existant aux Etats-Unis, en Allemagne, à Singapour»

Publicité