Quand on parle de cuisses de grenouilles, on pense gastronomie française. Pourtant, ces batraciens sont mangés dans de nombreux pays, y compris la Suisse. Cette consommation n’est pas sans effet sur la survie de certaines espèces. En Turquie, la chasse à la grenouille d’Anatolie pourrait faire taire définitivement ses coassements d’ici 2032, selon des observations publiées dans la revue Oryx en mai dernier.

Des chercheurs ont étudié pendant trois ans la population de différentes espèces de Pelophylax, un genre qui désigne les espèces communément connues sous le nom de grenouilles vertes en Europe, dans les deltas de deux rivières dans le sud du pays. Plus de 13 800 individus ont été marqués. En modélisant l’évolution de la population à partir de ces prélèvements et des statistiques des récoltes de grenouilles, les auteurs estiment que le risque d’une extinction dans la région au cours des cinquante prochaines années est supérieur à 90%.

Une perte de diversité génétique

«Ce sont des espèces qui sont très communes en Eurasie, donc elles ne sont pas menacées à une échelle globale, mais elles peuvent disparaître à un niveau plus local comme ici en Turquie, ce qui représente une perte du point de vue de la diversité génétique», précise Christophe Dufresnes, herpétologue (spécialiste des amphibiens et des reptiles), ex-collaborateur de l’Université de Lausanne et du cabinet d’études et conseils en environnement Hintermann & Weber.

En Anatolie, la chasse à la grenouille est pratiquée depuis plus de quarante ans et constitue une manne financière incontournable pour les habitants. Les cuisses de grenouille sont pourtant relativement peu consommées en Turquie; l’essentiel de la récolte, 700 tonnes par an, est exporté vers l’Europe. Les chercheurs recommandent une meilleure application des règles encadrant cette chasse, notamment l’interdiction de prélever des spécimens pesant moins de 30 g, et évoquent également la piste de l’élevage.

Un effet domino

Paradoxalement, c’est la mise en place de mesures de protection des batraciens en Europe qui a entraîné une augmentation de l’exploitation dans d’autres pays. En Suisse, l’ensemble des amphibiens sont protégés par la loi depuis 1967, ce qui empêche leur ramassage.

Les auteurs de l’étude parlent d’un «effet domino de l’extinction», les prélèvements se reportant progressivement d’un pays à l’autre. Au niveau mondial, l’Indonésie, le Vietnam et la Chine sont aujourd’hui les principaux exportateurs de grenouilles, mais dans les années 1950, c’est l’Inde et le Bangladesh qui occupaient cette position. L’impact sur les populations locales, et la multiplication des nuisibles qui étaient naturellement éliminés par les grenouilles, a poussé ces deux pays à mettre fin à ce commerce dans les années 1980.

La partie mangée ne représente qu’environ 20% de la masse totale de l’animal

Si la Belgique, la France et les Etats-Unis sont les plus gros importateurs au niveau mondial, la Suisse est un marché non négligeable. Selon les chiffres communiqués par l’Administration fédérale des douanes au Temps, en 2019, plus de 51 tonnes de cuisses de grenouille ont été importées provenant essentiellement d’Indonésie (environ 34 tonnes). Avec 4,8 tonnes, la Turquie se classait en troisième position des pays exportant vers la Confédération.

Toutefois, ces chiffres peuvent varier énormément d’une année à l’autre. En 2016, par exemple, les importations totales s’élevaient à 116 tonnes. A noter également que ces statistiques ne prennent pas en compte les importations de grenouilles vivantes qui sont ensuite abattues en Suisse.

Les vertébrés les plus menacés

L’exploitation pour la consommation vient s’ajouter aux nombreuses autres menaces qui pèsent sur les amphibiens, considérés comme le groupe de vertébrés le plus menacé du monde: 41% des espèces risquent de disparaître, selon l’ONG Union internationale pour la conservation de la nature. Des espèces encore inconnues sont sans doute déjà dans une situation critique.

«En Suisse, la régression des populations est surtout liée à la fragmentation des habitats et à la disparition des sites de reproduction», souligne Sylvain Dubey, herpétologue et correspondant du Centre de coordination pour la protection des amphibiens et reptiles de Suisse (Karch) pour le canton de Vaud. Quatorze des 20 espèces et complexes d’espèces d’amphibiens présents en Suisse figurent dans la liste rouge de l’Office fédéral de l’environnement. L’assèchement des zones humides, par exemple, a entraîné une diminution brutale des effectifs de rainettes vertes.

L’une des principales autres menaces actuelles prend la forme d’un champignon microscopique de la famille des chytrides. «Il rend la peau des amphibiens plus épaisse, ce qui les empêche de respirer correctement, détaille Sylvain Dubey. Ils sont asphyxiés et meurent d’une crise cardiaque.» Les espèces d’Amérique latine et d’Australie sont particulièrement touchées, mais ce parasite est aussi présent en Europe, avec une nouvelle souche s’attaquant aussi aux salamandres.

Si la consommation de table n’est pas le principal danger qui pèse sur les grenouilles, son impact est considérable. La partie mangée ne représente qu’environ 20% de la masse totale de l’animal. Dans une interpellation déposée au Conseil national en 2009, il est estimé que les 150 tonnes de cuisses importées représentaient le sacrifice 7,5 à 10 millions de grenouilles, rien que pour la Suisse.

Lire aussi: Dans les jardins genevois coassent les amphibiens