La grotte de l’Arago, centre de la préhistoire

Paléoanthropologie La grotte de l’Arago, dans le sud de la France, vient de livrer l’un des plus vieux restes humains connus en Europe

Reportage dans le site préhistorique le plus fouillé du monde

Elle tient dans le creux de la main. Elle est fossilisée. Le commun des mortels la prendrait pour un caillou aux formes bizarres. Mais les fouilleurs avertis de la Caune de l’Arago, située au nord des Pyrénées, ont compris qu’il s’agissait d’une découverte exceptionnelle: une incisive humaine avec ses traces d’émail et de racine. Repérée le 23 juillet par deux jeunes bénévoles, cette trouvaille devrait apporter des enseignements sur l’évolution morphologique des lointains ancêtres de l’homme.

«Cette dent appartenait à un niveau très ancien, daté d’au moins 550 000 ans, explique la paléo­anthropologue Marie-Antoinette de Lumley, directrice de recherches au Centre national de la recherche scientifique basé à Paris. C’est l’un des plus vieux restes humains trouvés en Europe [une dent datée de près d’un million d’années a été découverte il y a une dizaine d’années en Espagne]. On savait qu’il y avait des campements de chasseurs dans la grotte à cette époque, car nous avons trouvé des outils en pierre et beaucoup de restes d’animaux dans la même couche que celle de la dent. Mais les fossiles humains sont très rares pour cette période.»

Une telle découverte n’est pas le fruit du hasard. Elle a eu lieu dans l’un des sites préhistoriques les mieux fouillés du monde. Depuis cinquante ans, la grotte de l’Arago réunit chercheurs, étudiants ou simples passionnés. Leur but? Développer nos connaissances sur l’évolution morphologique et cognitive de l’homme, et par la même occasion se former aux techniques de fouilles. Laboratoire à ciel ouvert, la grotte a déjà vu passer plus de 4000 personnes.

«C’est un site phénoménal, explique Christian Perrenoud, géologue de formation et actuel directeur du chantier. Tout d’abord par la continuité des recherches: nous en sommes à la 52e campagne de fouilles et cela s’est fait de manière ininterrompue. Le sol n’est donc pas remanié, c’est très important pour la pertinence des découvertes. Ce site est également très pédagogique et très formateur, car la Caune de l’Arago possède une diversité exceptionnelle de types de sédiments et de faune.»

La cavité a été remplie petit à petit, tantôt par les sédiments apportés par le ruissellement du plateau qui la surplombe, tantôt par le vent puissant qui a ramené des poussières de la plaine. Le carottage effectué par le préhistorien Henri de Lumley et ses collaborateurs en 1963, qui avaient jugé le lieu potentiellement riche lors d’un repérage dans la région, suppose une stratigraphie qui remonte jusqu’à 700 000 ans. «C’est comme un vieux grimoire qui nous raconte ce qui s’est passé durant ce long laps de temps, explique Christian Perrenoud. Un grimoire dont on démonte les lettres une par une.»

A la Caune de l’Arago, la méticulosité est exemplaire. Le terrain de fouilles est divisé en mètres carrés, auxquels s’attellent deux gratteurs. Au-dessous des pinceaux, des petits burins et des outils de dentiste pour les sédiments très durs, les objets se découvrent. Ils sont notés sur un carnet selon leur position exacte, et des lasers positionnés aux extrémités de la zone de fouilles permettent de connaître leur altitude précise.

Puis le matériel est récupéré et marqué à l’encre de Chine. Il sera envoyé en laboratoire. La terre est quant à elle passée au tamis pour ne perdre aucun fragment d’os ou d’outil. Enfin, les dépôts sont analysés pour connaître leur origine et la flore qui régnait dans la région. «Le but est de reconstituer le plus précisément possible les différentes occupations du lieu entre – 100 000 et – 700 000 ans, de mieux comprendre les conditions dans lesquelles elles se sont faites et quel était le climat à l’époque», souligne Christian Perrenoud.

Si les quatre mois de fouilles et de nettoyage des objets effectués par les bénévoles venus du monde entier constituent l’activité visible, l’étude du matériel recueilli et son entrée dans une base de données unifiée sont essentiels pour se faire une vision d’ensemble. Ce travail de fourmi est réalisé par les spécialistes du Centre européen de recherches préhistoriques, situé dans le petit village de Tautavel, à moins d’un kilomètre de la grotte. «Lors de la campagne 2014, nous avons recueilli 6700 objets. Nous n’avons pas trop des huit mois restants pour les analyser et les interpréter», explique Christian Perrenoud.

C’est cette étude minutieuse qui a permis au couple de Lumley de mettre en évidence des cam­pements préhistoriques de lon­gue durée en famille, ou d’émettre l’hypothèse d’une anthropophagie ­rituelle et conjoncturelle grâce à certains ossements humains retrouvés.

Le centre de Tautavel est bien armé pour remonter le temps: il réunit une quarantaine d’anthropologues, de paléontologues, de géologues, de micro-morphologues ou d’experts de la faune. Il possède en outre l’un des plus grands laboratoires de moulage en Europe, un savoir-faire essentiel pour étudier les fragiles fossiles humains.

A la Caune de l’Arago, la besogne est loin d’être terminée. «On a encore sept mètres à fouiller, ça laisse de grosses années de travail», confie le directeur du chantier. Les préhistoriens espèrent faire de nouvelles grandes découvertes. Ici, tout le monde a en mémoire la trouvaille exceptionnelle de juillet 1971: cet été-là, les chercheurs avaient mis la main sur une face crânienne, l’un des huit fossiles de ce type trouvés dans toute l’Eurasie pour les périodes antérieures à – 100 000 ans.

Des questions, les préhistoriens s’en posent encore beaucoup. Les populations de la Caune de l’Arago ont-elles évolué vers les néandertaliens, dont une étude génétique ­récente montrait une filiation avec les Européens actuels? Existait-il des rituels il y a plus de 500 000 ans? Comment les campements préhistoriques se sont-ils adaptés au fil des millénaires, entre périodes de grand froid et de réchauffement climatique? Des débuts de réponse se trouvent sans doute dans les gigantesques données réunies au Centre de recherches préhistoriques de Tautavel.

«On a encore sept mètres à fouiller,ça laisse de grosses années de travail»