En Guinée, les guéris d’Ebola contre-attaquent

Il y a quelques jours, en marge de la Coupe d’Afrique des nations, la Guinée a paru se détourner un instant de l’épidémie d’Ebola qui sévit depuis plus d’une année sur ses terres. Mais ceux qui ont survécu à la maladie n’oublient rien et portent le message de sensibilisation

Sur la radio, une poétesse en appelle aux héros nationaux, à des champs de bataille où se joue l’avenir de la patrie. La route est longue, qui mène au Centre de traitement. C’est une piste chaude, à soixante kilomètres de Conakry, qu’aucune carte ne recense. Mais partout, des groupes qui dansent, des motos encombrées, en jaune, en vert, en rouge, les couleurs du drapeau, des sifflets, des cornes de brume. L’hymne retentit: «La Guinée fière et jeune/Illustre épopée de nos frères/Morts au champ d’honneur en libérant l’Afrique!»

Ces dernières semaines, on ne parlait que de cela en Guinée-Conakry. L’équipe nationale de football se qualifiait pour la première fois en quarts de finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN); la compétition était finalement organisée par la Guinée équatoriale après que le Maroc s’était désisté par peur de l’épidémie d’Ebola. Au fil des matchs, des nuls contre les géants ivoiriens et camerounais, la petite équipe de Conakry finissait par y croire. Et, plus d’une année après que le premier cas d’Ebola a été recensé en Guinée, après que près de 1900 Guinéens y ont laissé leur vie, beaucoup s’est joué dans cette CAN. Bien plus que du football.

Au Centre de traitement d’Ebola (CTE) de Coyah, posé à l’écart de tout, un jeune homme enlève scrupuleusement sa tenue de protection. La combinaison de plastique, aspergée de chlore. Les lunettes de protection, aspergées de chlore. Les bottes, les trois paires de gants superposées, les sparadraps qui recouvrent la moindre ouverture possible, aspergés de chlore. Son t-shirt est trempé de sueur, c’est le maillot de l’équipe nationale. «Nous allons gagner, tout à l’heure. J’irai voir le match dans notre hôtel, en ville. Je ne dis à personne que je travaille comme infirmier contre Ebola. Pas mal de soignants se sont fait menacer, après l’avoir révélé.»

De l’autre côté de la double barrière plastifiée, dans la zone rouge qui accueille les malades, un trentenaire au torse nu déambule téléphone en main. Sous les gigantesques tentes aménagées derrière lui, quelques patients ne quittent pas leur lit. Quelques heures plus tard, après le 1-1 contre la Côte d’Ivoire et dans l’émotion d’un peuple entier qui a pris la rue, on appelle le trentenaire atteint d’Ebola. Il est infirmier, il s’appelle N’Fay.

– Bonjour monsieur le journaliste!

– Bonjour, vous avez suivi le match?

– En fait, le personnel de santé me communiquait le résultat au fur et à mesure. J’aurais préféré qu’on en reste au 1-0 pour la Guinée de la première mi-temps. Mais c’est quand même historique!

– Vous avez été contaminé en essayant de soigner des malades d’Ebola, personne ne peut vous approcher sans une tenue de protection, comment vivez-vous cela?

– J’ai vu beaucoup des autres patients mourir, depuis treize jours. C’est dur. Il faut que je sorte bientôt.

Le taux de mortalité d’Ebola, dans les trois pays touchés par l’épidémie (Guinée, Sierra Leone, Liberia) atteint les 50%. N’Fay finit par sortir quelques jours plus tard, guéri. Il fait partie de ce nouveau monde, ces milliers de survivants d’Ebola, dans des pays qui n’avaient jamais connu le virus. Il appartient à cette caste des revenants qui ont en bouche le goût doux-amer du retour.

En Guinée, c’est devenu un enjeu national. Montrer les guéris, les brandir même. Selon Fodé Tass Sylla, responsable de la communication pour la lutte contre Ebola mais aussi directeur de la télévision nationale, c’est une de ses missions prioritaires: «Un journaliste occidental va chercher l’image choc, le drame. Moi, je dois donner l’espoir. Au moment où les contaminés continuent de se cacher, où une grande partie de la population est dans le déni d’Ebola, les guéris prouvent qu’on ne meurt pas forcément lorsqu’on se rend dans un CTE.»

En Guinée, on ne compte plus les différentes théories du complot liées à la maladie. C’est Bernard Kouchner et MSF qui auraient créé l’épidémie pour fomenter un trafic d’organes dans les CTE. Le chlore dispersé par les équipes d’intervention de la Croix-Rouge locale contiendrait le virus. Le président Alpha Condé lui-même serait impliqué dans la machination; avec des élections prochaines, les manipulations politiques ne manquent pas pour faire croire à un mensonge d’Etat. Alors, les guéris servent de preuves.

A plusieurs centaines de kilomètres de Conakry, en pleine Guinée forestière, là où l’épidémie a démarré à la fin de décembre 2013, la coordination locale de lutte contre Ebola a organisé une petite cérémonie dans un quartier. La presse est conviée. Une jeune femme est assise sous un arbre, dans les abords de la ville de Nzérékoré. Plusieurs dizaines de membres de la famille et des voisins ont fait le déplacement. Ils attendent les cadeaux. Chaque guéri reçoit publiquement matelas, vêtements, téléphone, pagne, moustiquaire, savons, un kit complet pour les anciens malades, dont toutes les affaires ont été systématiquement brûlées lors de leur entrée au CTE.

Avec emphase, le représentant de la coordination embrasse la guérie, on prend des photos devant l’énorme matelas rose qui brûle au soleil. Elle ne dit rien. Son père saisit la liasse de billets, quelques dizaines d’euros, qui lui est remise. «Vous devez convaincre vos voisins que la maladie existe», répète plusieurs fois le représentant. «Dès que vous ressentez des fièvres ou que vous souffrez de diarrhée aiguë, il faut appeler le numéro 115, c’est gratuit.»

C’est étrangement dans la capitale et ses abords que les réticences vis-à-vis d’Ebola sont les plus vives. Au CTE de MSF, menue structure qui ressemble à un camp de réfugiés déployé au milieu de l’Hôpital de Donka à ­Conakry, Fanta Oulen Camara discute avec un membre de la famille d’une patiente tout juste admise. Elle le rassure. Elle lui raconte sa propre histoire. «J’ai moi-même été atteinte de la maladie. Six de mes parents en sont morts. Mais j’en suis sortie et maintenant je suis conseillère psychosociale au CTE.»

Elle a 25 ans. Elle rit fort. Dans sa vie d’avant, elle était professeure de philosophie au lycée. Elle a passé un mois au CTE après avoir ressenti de forts maux de tête. Et puis, après sa guérison, on l’a renvoyée. «Lorsque j’étais malade, j’étais certaine que j’allais mourir. Mais je ne savais pas que mon retour serait plus douloureux encore.» Une foule silencieuse, distante, l’attend alors devant sa maison, les voisins se sont barricadés. «Personne ne m’approchait. J’étais une bête curieuse, un monstre. Je me suis effondrée en larmes. Et j’ai rappelé le CTE pour qu’il me réadmette. C’était plus facile d’être avec les malades.»

Fanta a fondé une association de guéris, près de 300 membres, qui veulent notamment aider les orphelins d’Ebola. «Cette maladie est un fardeau que je porterai toujours. Pendant des semaines, sur mon téléphone, des amis appelaient pour me consoler de ma propre mort; ils croyaient parler à ma sœur. La seule façon pour m’en sortir, c’est d’aider les autres à surmonter cela.» Drôle de moment en Guinée où certains annoncent déjà, avec un peu de précipitation au vu des derniers chiffres, la fin d’Ebola. Le gouvernement et les acteurs de l’aide voudraient que les guéris soient le plus visibles possible. Mais les communautés, elles, ont du mal à les regarder.

Drôle de moment en Guinée, ce dernier jour de janvier, quand les instances du football africain finissent par tirer au sort l’équipe qui, entre celle du Mali et celle de la Guinée, participera au deuxième tour. Le pays ne respire plus. Quitte ou double. On pense à cet instant à N’Fay, à Fanta, à ces malades pour qui la probabilité de s’en sortir ne dépassait pas une chance sur deux. Quand la Guinée est finalement sélectionnée, petit répit avant l’élimination rapide en quarts, Conakry prend feu. Les rues sont conquises, on se congratule, on s’embrasse; un instant, chacun oublie les habitudes prises d’éviter les contacts physiques. Dans cette joie bruyante, c’est une forme de normalité qui s’impose. Un pays qui entame un long processus de guérison.

Fanta Camara

Guérie d’Ebola

«Le jour où j’ai pu retourner sur la plage et j’ai vu ces gamins jouer au football, j’ai compris que j’étais revenue parmi les vivants»

C’est devenu un enjeu national. Montrer les guéris, les brandir même