Agronomie

Les halophytes, une solution indienne au défi climatique

Conséquence du réchauffement climatique, la surface de terre saline augmente chaque année avec le niveau de la mer, menaçant des millions de petits agriculteurs le long des côtes d’Asie du Sud-Est. En Inde, une équipe de scientifiques se tourne vers les plantes halophiles pour les aider à s’adapter

«Quand l’eau de mer infiltre le sol, on perd tout, car le sel tue les plantes!» Kadinelvayal, 60 ans, montre du doigt le bout de terrain vague qu’il cultivait autrefois dans le Nagapattinam, un district du Tamil Nadu qui baigne dans l’océan indien. Aujourd’hui, on n’y trouve plus qu’un marais salant qui reflète une lumière aveuglante. Mais aussi quelques plantes à la texture algale – les halophytes –, seules capables de résister à de fortes concentrations de sel dans le sol. Et pour le Dr R. Ramasubramanian, envoyé par la Fondation de recherche M. S. Swamanithan (MSSRF), ces drôles de plantes pourraient garantir l’avenir des petits agriculteurs comme Kadinelvayal.

«La salicorne se mange crue, en salade», s’enthousiasme cet expert des mangroves, accroupi près d’un petit arbuste aux tiges rouges. «La Sesuvium Portulacastrum aussi – d’ailleurs, si vous parlez aux anciens, ils raconteront comment elle leur servait de légume vert, en période de crise.» Celles qui ne seraient pas comestibles auraient d’autres vertus, comme la salicorne bigelovii, dont l’huile peut servir de biocarburant. «Avec le réchauffement climatique et la montée de la mer, les cultures conventionnelles risquent de disparaître dans cette zone côtière, à cause de la salinité dans le sol, prévient-il. Mais les halophytes ne manquent pas de potentiel commercial.»

Des plantes méconnues

Les scientifiques du MSSRF gèrent plusieurs marais expérimentaux dans le Tamil Nadu, pour répertorier toutes les variétés d’halophytes locales, et apprendre à les domestiquer. Si elles peuvent tolérer jusqu’à 20 grammes de sel par litre en moyenne, une fois adulte, les jeunes plantes ont aussi besoin d’eau douce pour pousser. D’où leur apparition après la mousson, lorsque la terre est imbibée de pluie. «Il faut trouver le bon cocktail pour chaque plante, précise le Dr Ramasubramanian, dans le jardin d’halophytes qu’il supervise à Vedaranyam, à deux kilomètres de la côte. Pour l’instant on alterne entre l’eau douce et l’eau de mer, mais on cherche encore la méthode optimale.»

Dans leur laboratoire à Chennai, les chercheurs étudient également les propriétés de ces plantes largement méconnues. «Elles ont longtemps été négligées», regrette le directeur de la Fondation, V. Selvam. Son équipe cherche donc à déterminer leur utilité, et dans quelles conditions elles peuvent pousser. «Dans un deuxième temps, d’ici quatre ou cinq ans, on commencera à développer des variétés hybrides, en croisant les plus résistantes au sel avec celles ayant le plus de biomasse.»

Une ressource biotechnologique

Autre volet de la recherche: l’utilisation des halophytes pour élaborer des plantes transgéniques, plus résistantes à l’eau de mer. «On a étudié le comportement de certains gènes dans une espèce de riz sauvage halophile, porteresia coarctata, qui a évolué de façon à pouvoir sécréter les excès de sel», explique la généticienne Gayatri Venkataraman, qui planche depuis 16 ans sur la tolérance des plantes au stress environnemental. «On a ensuite pu agir sur ces mêmes gènes dans une plante de riz cultivable, pour la rendre plus résistante.»

Les premiers résultats sont probants: après modification génétique, une variété de riz ne pouvant tolérer plus de 1,5 gramme de sel par litre d’eau peut désormais survivre à plus de 15 grammes par litre. Mais pour l’heure, cette nouvelle variété transgénique est encore cantonnée au laboratoire, la commercialisation des OGM faisant l’objet de stricts contrôles en Inde.

Un marché à créer

Si la consommation des halophytes a disparu avec la fin des grandes famines, de nombreux paysans s’en servent encore, pour nourrir leur bétail ou se chauffer. Mais à ce jour, aucun d’entre eux ne les cultive à des fins commerciales. «Ça prendra le temps que ça prendra», tempère le Dr Selvam, conscient de son rôle de pionnier. «Mais les agriculteurs comprennent bien le danger lié à la salinisation du sol, et manifestent de l’intérêt.» Certains d’entre eux ont mis leurs terres à disposition des scientifiques, et participent aux expériences de culture, qui commencent en avril chaque année.

Dans son village de Nagapattinam, Kadinelvayal a vu de première main les ravages causés par les raz-de-marée, qui salinisent la terre à plusieurs kilomètres à la ronde, et la prolifération des plantes halophiles. «Pour moi, elles étaient tout juste bonnes à faire du feu pour cuisiner! Mais si un jour il y a un marché pour ça, pourquoi pas les cultiver?»

Publicité