Médicaments, herbicides et pesticides, cosmétiques ou produits de nettoyage… de nombreux produits d’usage courant se retrouvent dans les lacs et rivières sous forme de micropolluants. Et, malgré leur faible concentration (moins d’un microgramme par litre), ces polluants ont des ef­fets néfastes sur les écosystèmes aquatiques. La nouvelle loi sur la protection des eaux, qui entrera en vigueur le 1er janvier prochain, entend lutter contre cette pollution insidieuse. Elle prévoit qu’une centaine de stations d’épuration soient modernisées, afin de limiter leurs émissions de micropolluants. Une journée d’information organisée récemment à l’EPFL par l’Eawag, l’institut de recherche sur l’eau du domaine des EPF, a fait le point sur les défis liés à l’élimination de ces substances.

«La qualité des eaux en Suisse s’est fortement améliorée depuis une cinquantaine d’années grâce au progrès des techniques d’épuration. Celles-ci permettent désormais d’éliminer la matière organique, le phosphore et l’azote des eaux usées», a rappelé Christa McArdell, spécialiste des micropolluants à l’Eawag, en préambule de la journée. C’est le dé­veloppement de nouvelles mé­tho­des d’analyse de l’eau il y a une quinzaine d’années qui a révélé l’existence des micropolluants, une catégorie de substances jusqu’alors méconnues.

D’où viennent-elles? En grande partie de nos effluents domestiques: il s’agit alors surtout de traces de médicaments ou d’additifs alimentaires (comme les édulcorants par exemple) qui aboutissent dans les eaux usées via l’urine et les excréments. Les produits phytosanitaires – herbicides, pesticides et autres fongicides – utilisés en agriculture et lessivés jusque dans les cours d’eau constituent une autre source. Enfin, certains procédés industriels émettent aussi des micropolluants. Sans compter les rejets ponctuels liés aux déversoirs d’orage.

La façon dont ce cocktail chimique agit sur l’environnement et les êtres vivants est encore mal connue. «Toutefois, il semblerait que ces substances conservent sous forme de micropolluants l’effet pour lequel elles ont d’abord été utilisées. Ainsi, les herbicides bloquent la croissance des algues, les insecticides neurotoxiques endommagent le système nerveux des organismes aquatiques, dont le système reproductif est par ailleurs perturbé par les hormones issues des pilules contraceptives», détaille Philippe Vioget, du Département du territoire et de l’environnement du canton de Vaud. Les spécialistes soupçonnent l’effet combiné de plusieurs micropolluants d’être plus fort que celui de chacune des substances prise individuellement. Quant à savoir quels impacts ces substances ont sur les humains, qui en consomment via l’eau potable, c’est encore plus flou. «Mais les éléments dont nous disposons incitent à appliquer le principe de précaution, et donc à tenter de réduire au maximum notre exposition à ces substances», souligne Philippe Vioget.

Comment s’y prendre? La stratégie retenue par la Confédération consiste en premier lieu à optimiser le fonctionnement des STEP. Celles-ci ne sont actuellement pas capables d’éliminer les micropolluants. En tout, une centaine de stations d’épuration, sur les 700 que compte le territoire suisse, devront donc être modernisées dans les 20 années à venir, dans le but d’éliminer 80% des micropolluants de leurs rejets. «Les STEP sélectionnées sont soit des installations de taille importante, qui relarguent donc des quantités non négligeables de polluants, soit des STEP qui se déversent dans des milieux utilisés pour l’approvisionnement en eau potable ou dans des écosystèmes sensibles», explique Michael Schärer, chef de la section Protection des eaux à l’Office fédéral de l’environnement.

Deux techniques ont été mises au point pour débarrasser les eaux usées de leurs micropolluants. L’une d’entre elles repose sur l’utilisation d’ozone pour oxyder les polluants indésirables. «Les expériences ont montré que le procédé d’ozonation était efficace pour réduire l’activité des micropolluants. Cependant, la réaction chimique ne détruit pas ces substances mais les transforme en sous-produits, dont certains comme les bromates font l’objet d’une réglementation», indique Urs von Gunten, du Laboratoire pour le traitement et la qualité des eaux de l’EPFL.

En fonction du type d’eaux usées à traiter, les spécialistes recommandent par conséquent d’opter pour une méthode alternative. Les eaux usées sont alors mises en contact avec du charbon actif sur lequel les micropolluants vont se fixer. Le charbon est ensuite filtré et incinéré. L’efficacité de cette approche est comparable à celle de l’ozonation. L’introduction de ces techniques dans une centaine de STEP aura un coût, estimé à 1,2 milliard de francs. Son financement sera assuré à 75% par une taxe de 9 francs par habitant prélevée jusqu’en 2040.

«Nous saluons la volonté politique de la Confédération, qui avec ces mesures s’engage dans la lutte contre les micropolluants. Mais le traitement des eaux usées ne permet pas de retenir toutes les substances et ne devrait pas être l’unique réponse au problème. Il faut aussi s’atteler à réduire les émissions de ces substances à la source», estime Audrey Klein, secrétaire générale de la Cipel, la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman. Le Léman qui garantit lui-même l’approvisionnement en eau potable de 900 000 personnes… tandis que sur son territoire quelque 2,3 millions de personnes rejettent quotidiennement des micropolluants!

«La réduction des émissions de micropolluants passe par une sensibilisation et une responsabilisation de tous à cette thématique», estime Michael Schärer. S’il paraît délicat de recommander une limitation de la consommation de médicaments, l’usage de produits de nettoyage et de cosmétiques «verts» semble en revanche souhaitable. Pour ce qui est du domaine agricole, la Suisse élabore un plan d’action pour les produits phytosanitaires à l’échéance 2016. Quant aux rejets de l’industrie, ils sont pour l’heure plutôt traités au cas par cas, en raison de la diversité des situations rencontrées.

«La réduction des émissions de micropolluants passe par une sensibilisation de tous»