agronomie 

Hans Herren: «La transformation doit se faire dans les champs, mais aussi dans les assiettes»

Hans Herren, pionnier suisse de l’agroécologie, réagit au récent rapport du GIEC, qui promeut une transition vers une agriculture plus durable

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié le 8 août, rappelle l’importance de protéger les sols partout sur la planète. Déforestation, agriculture intensive ou encore sécheresses causées par le réchauffement sont en train d’épuiser les terres, pourtant indispensables pour nourrir l’humanité et lutter contre les changements du climat.

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Le panel d’experts recommande notamment de revoir les pratiques agricoles actuelles et de les remplacer par des techniques plus respectueuses de l’environnement. Des préconisations qui rejoignent celles de l’entomologiste suisse Hans Herren, président de la Fondation Biovision et pionnier de l’agroécologie, dont le parcours a été récompensé en 2013 par un Right Livelihood Award, distinction suédoise considérée comme un «Prix Nobel alternatif».

Le Temps: Pour contenir le réchauffement climatique, on préconise souvent de revoir nos modes de transport et de production d’énergie. Le nouveau rapport du GIEC montre que l’agriculture peut aussi apporter sa pierre à l’édifice. Qu’en pensez-vous?

Hans Herren: Ce rapport est bienvenu, mais il arrive un peu tard! En tant qu’agronomes et experts du sol, nous savons qu’il est possible d’accroître la capacité du sol à stocker du carbone, afin de lutter contre les changements climatiques. Cela fait une dizaine d’années que certains d’entre nous réclament que le volet agricole soit intégré aux travaux du GIEC. Cette thématique s’est finalement imposée en 2015 lors de la COP21 [qui a vu la signature de l’Accord de Paris sur le climat]. A cette occasion, la France a lancé l’initiative dite «4 pour 1000», qui vise à accroître de 0,4% par an les stocks de carbone des sols agricoles, afin de réduire la quantité de CO2 dans l’atmosphère et de renforcer la fertilité des sols.

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Comment s’y prendre pour atteindre cet objectif?

Il faut transformer radicalement notre système agricole et alimentaire, en abandonnant la perspective productiviste actuelle, qui mène à un épuisement des sols. A la place, c’est une approche agroécologique qui doit être adoptée. Cette dernière repose sur une série de techniques déjà connues et éprouvées, comme le souligne d’ailleurs le rapport du GIEC.

L’agroécologie comporte aussi un volet social, dont l’objectif est d’assurer aux agriculteurs un revenu qui leur permette de subvenir convenablement à leurs besoins

Hans Herren

Quelles sont ces techniques?

Un des principes de l’agroécologie consiste à diversifier les cultures sur une même exploitation agricole. Les monocultures sont en effet plus vulnérables aux attaques de ravageurs que les systèmes diversifiés. Un autre principe est de renoncer aux engrais et pesticides synthétiques, qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre lors de leur fabrication. Les engrais naturels comme le compost ou le fumier sont à privilégier. La fertilité du sol est aussi favorisée par une meilleure rotation des cultures et par une couverture permanente du sol par des végétaux. Le sol n’est plus labouré et aucun herbicide n’est employé, afin de protéger les organismes qui vivent dans la terre, tels que champignons et bactéries. L’agroécologie comporte aussi un volet social, dont l’objectif est d’assurer aux agriculteurs un revenu qui leur permette de subvenir convenablement à leurs besoins. Avec la Fondation Biovision, nous menons de nombreux projets pour développer l’agroécologie dans les pays du Sud. Mais cette approche n’est pas réservée aux petits paysans: de larges exploitations peuvent la mettre en œuvre, pourvu qu’elles pratiquent une agriculture diversifiée.

Cette approche permettrait-elle de produire suffisamment de nourriture pour nourrir la planète?

Oui, à condition que les consommateurs fassent leur part! Une étude récente de l’Institut français du développement durable et des relations internationales (IDDRI) a ainsi montré que l’Europe pourrait se nourrir avec des méthodes agroécologiques, à condition de consommer moins de viande. En luttant contre le gaspillage alimentaire, on préserverait aussi de précieuses ressources – un tiers de la nourriture produite au niveau planétaire n’est pas consommée! La transformation doit donc se faire dans les champs, mais aussi dans les assiettes. Il serait alors possible de nourrir la population planétaire, tout en réduisant les émissions de CO2 du secteur agricole, et en absorbant une partie du CO2 que nous rejetons en excès dans l’atmosphère.

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