Haro sur les cures de jouvence douteuses

Quel prix sommes-nous d’accord de payer pour rester jeunes? Certains déboursent des dizaines de milliers de francs pour se faire injecter sous la peau, ou dans les muscles, des cellules souches censées gommer les rides ou revitaliser leur organisme. Naturellement indifférenciées, ces cellules possèdent la capacité de produire de nouvelles cellules qui, elles, sont capables de se spécialiser en fonction de l’endroit du corps où elles sont injectées. Elles produisent alors une «réjuvénation cellulaire», selon l’expression consacrée des esthéticiens.

Or, depuis 2010, certains traitements esthétiques à base de cellules souches sont soumis à autorisation. Décidées à lutter contre un marché clandestin, Swissmedic et l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) ont lancé, en collaboration avec les services cantonaux compétents, une «opération mains propres» visant les cliniques d’esthétique. L’automne dernier, 35 prestataires – situés pour la plupart en Suisse romande – ont été sondés par questionnaire pour «tenter de distinguer les offres légales de celles qui ne le sont pas», indique Peter Balzli, porte-parole de Swissmedic.

D’après les premiers résultats divulgués ces jours-ci, il sera sans doute compliqué de faire le ménage. Bien qu’une plainte pénale ait déjà été déposée en Suisse romande contre une clinique vaudoise dont le nom n’a pas été communiqué, les infractions flagrantes ne semblent pas être la norme. Et s’il est vrai que Swissmedic affirme n’avoir délivré aucune autorisation depuis le durcissement de la législation en 2010, cela ne veut pas dire que toutes les cliniques sont hors-la-loi. En fait, la plupart ont adapté leur offre et développé des méthodes nettement moins radicales que les fameuses injections de cellules fraîches de mouton qui ont fait la légende des luxueuses cliniques de la Rivieira vaudoise à partir des années 1930. «C’était plus simple de proposer autre chose que de tenter d’obtenir une autorisation», lâche-t-on à la Clinique Matignon de Vevey.

L’une des alternatives en grande mode consiste à se faire réinjecter ses propres cellules souches sous la peau du visage pour effacer les rides. Les cellules peuvent être isolées par centrifugation à partir d’un prélèvement sanguin. Au tarif de 600 francs la séance, le traitement coûte habituellement plus de 2000 francs. Nettement plus chère et «plus compliquée», selon l’expression du Dr Luigi Polla, directeur médical du Forever Laser Institut à Genève, il y a la réinjection de cellules souches extraites d’une ponction de graisse: au moins 18 000 francs. Les deux techniques sont, en principe, tout à fait légales. Sauf que leur cas n’a pas été clairement réglé: «En l’état, il est difficile de dire si une autorisation est nécessaire ou non, car cela dépend du but de la thérapie et du mode de préparation des cellules», indique Peter Balzli.

Une autre incertitude plane sur les gélules à base de cellules de mouton lyophilisées. Celles-ci sont proposées entre autres par la Clinique La Prairie, à Clarens, à la suite de l’abandon des formes injectables. Swissmedic semble hésiter: «En l’absence d’allégations thérapeutiques, il est possible que cela puisse entrer dans la catégorie des produits alimentaires et il n’y aurait alors pas besoin d’autorisation.» Dans tous les cas, aucun des 35 prestataires de soins esthétiques sondés par Swissmedic n’utiliserait de cellules fraîches au sens premier du terme, c’est-à-dire des cellules vivantes d’origine animale. Il s’agit soit de cellules humaines, vivantes ou non, soit de cellules animales mortes, d’après les résultats du sondage.

Ces détails sont importants, car ils déterminent le type d’autorisation éventuellement requise. En pratique, il n’est pas toujours facile d’en avoir le cœur net. Deux cliniques interrogées par Le Temps n’ont pas été capables de dire avec certitude si elles utilisaient des cellules mortes ou vivantes. Sur les 27 cliniques vaudoises incluses dans le sondage, 19 ont été sommées de fournir des précisions ou de rectifier les informations figurant sur leur site internet. D’après Swissmedic, il y aurait souvent des «incohérences» entre le discours publicitaire et les déclarations faites aux autorités. Le terme «cellules souches», par exemple, serait parfois délibérément utilisé pour appâter la clientèle.

Exemple typique: la Clinique Lemana, à Lausanne, affirme sur son site internet que sa thérapie «Cellvital» repose sur la sélection «d’extraits cellulaires les plus appropriés» et «respecte les normes de Swissmedic». Or, l’organisme fédéral assure n’avoir «délivré aucune autorisation» pour cette préparation – ce qui, une fois de plus, ne signifie pas qu’elle est forcément illégale. Contactée par téléphone puis par e-mail, la clinique en question n’a pas répondu. Et ce n’est pas la seule à se murer dans le silence. La Swiss International Wellness Association, à Genève, qui mentionne explicitement sur son site internet le recours aux cellules animales? Injoignable. La Clinique Eden, à Chexbres, qui se félicite de sa clientèle chinoise que l’on dit friande d’injections ovines? Aux abonnés absents. Aucune réponse non plus du site Celebre.ch, qui vante les mérites des «luxueuses cellules fraîches de mouton» et prétend travailler avec un laboratoire suisse, mais sans préciser son adresse.

Cette opacité complique le travail d’investigation des autorités, qui reconnaissent n’avoir «pas pu dresser un tableau complet de la situation». Sous couvert d’anonymat, deux directeurs de cliniques ont affirmé au Temps que les injections à base de cellules de mouton se pratiquent toujours, mais à présent de manière incontrôlable, par des médecins qui agissent seuls, dans des chambres d’hôtel où les clients ont obtenu un rendez-vous grâce à un intermédiaire grassement payé. Ils parlent de sommes pouvant atteindre les 100 000 francs, commission incluse.

«Notre intention n’est pas de nuire aux affaires commerciales des cliniques d’esthétique, souligne Peter Balzli. Sur la quantité de traitements cellulaires qui existent, il n’y en a finalement que quelques-uns qui posent problème. Leur pratique non autorisée est liée à des risques accrus d’infections et de réactions immunitaires graves. Il y a déjà eu deux décès en Allemagne. Devons-nous fermer les yeux et attendre qu’il y en ait en Suisse?»

Certains médecins facturent jusqu’à 100 000 francs des injections faites dans des chambres d’hôtel