Santé

Haro sur la Dépakine, en Suisse aussi?

Ce médicament antiépileptique fait scandale en France, car il continue d'être prescrit à des femmes enceintes en dépit de risques reconnus pour le fœtus. Il suscite moins d’inquiétudes en Suisse, où les données font défaut

Les associations de victimes n’hésitent pas à parler du «scandale» de la Dépakine: en France, ce médicament antiépileptique connu de longue date pour entraîner des malformations chez les fœtus a continué à être prescrit pendant des années à des femmes en âge de procréer. Un rapport émanant des autorités sanitaires françaises publié le mercredi 24 août a ainsi estimé à plus de 14 000 le nombre de femmes enceintes exposées à l’acide valproïque, la substance active de la Dépakine et de ses génériques, entre 2007 et 2014.

Le ministère français de la santé a immédiatement annoncé une série de mesures, dont la mise en place d’un dispositif d’indemnisation pour les victimes. Le retard pris en France pour réagir face à la menace de la Dépakine suscite des interrogations. En Suisse, les médecins estiment avoir fait preuve de davantage de réactivité.

Utilisée contre l’épilepsie

Commercialisée depuis une cinquantaine d’années par le laboratoire français Sanofi, la Dépakine est utilisée pour le traitement de l’épilepsie et pour la régulation de l’humeur dans le cadre de troubles bipolaires.

«Des soupçons quant à ses effets secondaires pour les fœtus sont apparus dès les années 1980, avec des premiers cas de malformations touchant notamment le système nerveux. Puis au début des années 2000, des études ont montré que les enfants exposés à la Dépakine in utero avaient davantage de risque de souffrir de retards mentaux et d’autres troubles neuro-développementaux, même en l’absence d’anomalies anatomiques», rapporte Thierry Buclin, médecin-chef de la Division de pharmacologie clinique du CHUV à Lausanne, qui chapeaute le Swiss Teratogen Information Service (STIS), un service unique en Suisse de surveillance de l’effet des médicaments lors de l’utilisation pendant la grossesse.

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Aujourd’hui, on estime que des malformations congénitales surviennent chez 10% des enfants exposés à l’acide valproïque in utero, tandis que des troubles graves du développement surviennent chez 30 à 40% des nouveau-nés. «Ces données sont connues depuis une dizaine d’années en tout cas», estime Thierry Buclin, qui précise que de nouvelles molécules antiépileptiques moins nocives pour le fœtus sont arrivées sur le marché au cours des années 1990. «On estime que la Dépakine multiplie par 4 le risque de mettre au monde un enfant atteint d’une malformation nécessitant une intervention médicale. Certains nouveaux traitements accroissent aussi ce risque, mais à un degré clairement moindre», indique le pharmacologue.

Pas en première intention

Rares sont les informations à disposition des médecins concernant les effets secondaires des médicaments chez les femmes enceintes, les laboratoires pharmaceutiques excluant de leurs études ces populations sensibles. «Pourtant nous sommes bien obligés de trouver une solution pour les femmes souffrant d’épilepsie qui souhaitent avoir un enfant, sachant qu’une épilepsie mal soignée pendant la grossesse entraîne aussi des risques pour le fœtus», souligne Jan Novy, neurologue au CHUV.

Les recommandations sont de ne pas donner de Dépakine en première intention à des femmes en âge de procréer, mais uniquement si les autres traitements ne fonctionnent pas. «Cela reste cependant la molécule la plus efficace contre certaines formes d’épilepsie, et parfois c’est la seule qui donne des résultats. Il n’est donc pas aberrant que dans certains cas des femmes jeunes continuent de recevoir ce traitement, bien entendu après qu’on leur ait expliqué les risques en cas de grossesse», précise le neurologue.

Si le recours à la Dépakine semble donc se justifier, y compris parfois chez des femmes en âge d’avoir des enfants, le nombre de prescriptions pose tout de même question en France. Suite à la révélation des résultats de l’étude épidémiologique menée sur ce médicament, le directeur général de la Santé Benoît Vallet a déploré que «le nombre de femmes en âge de procréer qui continuent à en prendre reste encore beaucoup trop élevé», même si les chiffres montrent que les prescriptions ont nettement baissé entre 2007 et 2014.

Un second volet de l’étude française, attendu pour le début de l’année prochaine, va évaluer l’impact qu’ont eu ces prescriptions sur les enfants: rien que sur la période 2007-2014, plusieurs centaines d’entre eux pourraient avoir été victimes de malformations. L’Association d’aide aux parents d’enfants souffrants de syndrome de l’anticonvulsant (Apesac) évalue à 50 000 le nombre de personnes victimes de handicaps variés dus à la Dépakine, depuis le début de la commercialisation de la molécule en France.

Peu de cas rapportés en Suisse

Difficile de déterminer ce qu’il en est Suisse. L’Autorité suisse de contrôle et d’autorisation des produits thérapeutiques Swissmedic ne disposant pas d’un registre des prescriptions, la proportion de femmes en âge de procréer qui se voient prescrire des médicaments à base d’acide valproïque n’est pas connue. Par ailleurs, seules 10 réactions indésirables congénitales suite à l’exposition à ce type de médicaments ont été annoncées à Swissmedic depuis 1994.

Les spécialistes estiment globalement que le problème est moindre en Suisse qu’en France. «Les informations concernant les risques des malformations congénitales ainsi que les mesures de précaution sont connues et bien décrits dans les informations professionnelles et la notice d’emballage depuis des années», affirme ainsi Lukas Jaggi, porte-parole de Swissmedic.

«On ne peut pas exclure qu’il y ait eu des prescriptions illégitimes en Suisse, et que des enfants en aient été victimes, mais j’ai le sentiment que nous avons plus rapidement mis en pratique les recommandations autour de la Dépakine que les Français. Peut-être la résistance observée en France vient-elle du fait qu’il s’agit d’un médicament produit par un laboratoire français», soulève Thierry Buclin. Qui rappelle qu’une certaine inertie dans l’adoption des nouvelles pratiques médicales est inévitable et même souhaitable, au risque de voir la médecine sur-réagir à la moindre alerte ou à la dernière nouveauté.

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