Chaque semaine de l'été, «Le Temps» évoque une molécule qui a changé le monde en entrant dans la grande famille des médicaments

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C’est l’exemple le plus connu de découvertes sérendipiennes, fruit de la rencontre entre le hasard et la sagacité d’un chercheur. Car c’est bien – en partie – à la chance que l’on doit la découverte de la pénicilline par Alexander Fleming, un médicament qui ouvrit l’ère des antibiotiques et valut au scientifique le Prix Nobel de physiologie et de médecine en 1945.

Mais commençons par le commencement. Nous sommes en septembre 1928, au St Mary's Hospital de Paddington, à Londres. Le pharmacologue étudie alors les lysozymes, des enzymes capables d’attaquer les parois des cellules des bactéries, et utilise pour cela des staphylocoques. Scientifique remarquable, Fleming a aussi pour habitude de laisser son laboratoire dans un stupéfiant désordre, oubliant régulièrement ses cultures. De retour après un mois de vacances, il constate que ses boîtes de Petri ont été empilées dans un évier. La plupart sont couvertes de staphylocoques mais, dans l’une d’elles, le scientifique remarque une substance qui rappelle la moisissure et semble arrêter le développement des bactéries.

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Les boîtes en question ont été contaminées par des souches d’un champignon microscopique, le Penicillium notatum, sur lequel travaille son voisin de paillasse. Intrigué par cette observation, Fleming cultive la moisissure dans un bouillon et constate qu’il peut en reproduire les propriétés antibactériennes. Il nomme son jus de moisissure «pénicilline». Coup de chance encore, alors que de nombreux antibiotiques produits par des champignons ou des bactéries sont toxiques, le pharmacologue tombe du premier coup sur une substance dépourvue de toxicité et… sur l’une des rares souches de Penicillium notatum à produire de la pénicilline!

Vers la production de masse

Les premières communications sur la pénicilline sont toutefois des flops. Fleming présente ses résultats le 13 février 1929 devant le Medical Research Club dans l’indifférence générale, puis publie un article le 10 mai de cette même année dans le British Journal of Experimental Pathology, qui passe inaperçu. Il faut attendre 1938 pour que le pathologiste anglais Howard Florey ainsi que le biochimiste d’origine allemande Ernst Chain reprennent ses travaux. Ils parviennent, en 1940, à isoler et à purifier la pénicilline, mais les quantités obtenues sont minimes et ne suffisent pas à assurer les 2000 litres de filtrat de moisissure nécessaires au traitement d’un malade.

Florey s’adresse alors aux laboratoires pharmaceutiques du Royaume-Uni pour l’aider à produire en masse la pénicilline. Partout la réponse est identique: non. Il faut dire que le pays subit les affres de la Seconde Guerre mondiale et a d’autres préoccupations. Il décide donc de se rendre aux Etats-Unis, en juin 1941. Là-bas, il parvient à convaincre le Northern Regional Research Laboratory à Peoria, dans l’Illinois, de réaliser une culture à grande échelle de Penicillium, tout en démontrant aux industriels de Merck, Pfizer, Squibb et Lederle l’intérêt de la substance. Avec l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1941, la pénicilline devient une priorité nationale et le Time Magazine y consacre même son éditorial en 1943.

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En 1945, ce sont plus de 600 milliards de doses de pénicilline qui sont fabriquées par l’industrie pharmaceutique, permettant de sauver des milliers de vies. Il faut dire que la pénicilline agit sur la plupart des infections prurigineuses, mais aussi contre le pneumocoque, le gonocoque, le méningocoque, les bacilles de la diphtérie, de l’anthrax, du tétanos et de la syphilis. Par la suite, plusieurs milliers de substances antibiotiques seront découvertes durant les années 1950-1960. En pause depuis presque quarante ans, ce secteur pourrait bien susciter un regain d’intérêt face à l’émergence de bactéries multirésistantes.