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Senua, l’héroïne de «Hellblade», part à la recherche de son bien-aimé, jusque dans le royaume des morts.
© Ninja Theory

Psychologie

«Hellblade», un jeu vidéo pour mieux comprendre la psychose

Un jeu vidéo peut-il rendre compte rigoureusement et subtilement des troubles psychotiques? Un pari risqué, mais tenu

Pour comprendre ce qui fait la particularité de Hellblade: Senua’s Sacrifice, il faut bien être attentif dès les premières secondes. Lors du chargement, avant même de jouer à ce jeu vidéo, un message, perdu au milieu de logos et des informations ennuyeuses au possible: «Avertissement: ce jeu contient des représentations de la psychose. Des personnes ayant une expérience de la psychose ainsi que des professionnels de la psychiatrie ont participé à leur création. Certaines personnes, y compris celles qui ont déjà vécu des expériences similaires, pourraient trouver ces représentations dérangeantes.»

Dénué de poncifs

Le jeu vidéo, bien souvent allergique à la rigueur scientifique, peut-il proposer une représentation réaliste, digne et sensible des troubles psychotiques, et peindre un tableau dénué des sempiternels poncifs en la matière? C’est en tout cas la promesse des développeurs britanniques de Ninja Theory, le studio à l’origine de ce jeu sorti presque incognito dans la torpeur du mois d’août. Comme de nombreuses œuvres à vocation réaliste avant lui (Interstellar, Gravity…), Hellblade: Senua’s Sacrifice agite sa caution scientifique, en l’occurrence en la personne de Paul Fletcher, professeur de neurosciences à l’Université de Cambridge. Mais le résultat tient-il la route pour autant?

Lire aussi: Interstellar, une vision fausse de la recherche spatiale

Hellblade nous conte l’histoire de Senua, une jeune Picte vivant au début du Moyen Age dans les îles Orkney, à la pointe nord de l’actuelle Ecosse. La guerrière part pour un voyage mystique à la recherche de son bien-aimé, Dillion, dont on comprend qu’il est récemment décédé. Elle compte pour cela aller jusque dans le royaume nordique des morts, Helheim. Le gameplay de Hellblade n’a rien d’extraordinaire: c’est un TPS, autrement dit un jeu vu à la troisième personne, comme il en existe tant d’autres. Le joueur dirige Senua, conçue par capture des mouvements de l’excellente actrice Melina Juergens, pour un résultat ultra-réaliste. On la voit le long de sa descente aux enfers, au sens propre comme figuré, métaphore de la progression des troubles psychiques dont elle est la proie.

Hallucinations visuelles

L’aventure voit s’alterner phases d’exploration, d’énigmes et de combats. Senua subit, comme le joueur qui l’incarne, la présence de murmures, chuchotements et autres gémissements dans ses oreilles. Des hallucinations visuelles la frappent régulièrement, ainsi que d’autres maux. Il s’agit là, dans le jargon psychiatrique, de «symptômes positifs, c’est-à-dire qui s’ajoutent à la réalité vécue par le patient», explique Emilie Werlen, spécialiste en psychothérapie, après avoir assisté aux premières heures du jeu. «D’autres symptômes sont dits négatifs, et sont ressentis comme un manque de motivation ou d’énergie, ou se manifestent encore comme un retrait social», qu’il faut voir ici comme la solitude de Senua, livrée à elle-même et en route vers un royaume dont aucun humain n’est jamais sorti.

En faisant subir à l’héroïne de nombreux symptômes, les développeurs de «Hellblade» ont voulu faire vivre au joueur un épisode psychotique

Emilie Werlen, psychologue

Mais quel trouble frappe Senua exactement? Il y en aurait plusieurs, faisant tous partie d’un même éventail. On retrouve ainsi notamment des éléments de schizophrénie, ou des troubles dissociatifs de l’identité. «Le dénominateur commun de ces maladies est une perte de contact avec la réalité, accompagnée parfois de délires ou d’idées irrationnelles», explique Emilie Werlen. Leur origine prend souvent racine dans des traumatismes durant lesquels les patients quittent leur corps pour ne plus être confrontés à une abominable réalité (accident, agression…). La mort de son compagnon, dans le cas de Senua, est en outre ultérieurement complétée par de terribles souvenirs tels qu’une enfance avec un père violent – une scène évoque d’ailleurs un viol incestueux – et une mère brûlée au bûcher, ainsi que le massacre récent de son village à la suite d’un raid de Vikings.

Arrachement à soi-même

Répétés, de tels événements traumatiques aboutissent parfois à ce que l’on appelle, d’après la spécialiste, à «un épisode dissociatif. Il est bien décrit dans le jeu lorsque la voix intérieure de Senua, qui parle à la première personne, passe soudainement à la troisième personne, signe qu’une partie de Senua lui devient alors extérieure.» Pour insister sur cet arrachement à soi-même, les développeurs ont intelligemment eu recours à d’autres artifices, comme l’arrivée impromptue d’une deuxième Senua lorsque la première se fait passer à tabac par des ennemis. Des scènes plutôt violentes, dans lesquelles la guerrière voit son corps se couvrir de cicatrices, brûlures et autres démangeaisons, «des hallucinations tactiles encore appelées cénesthésiques», poursuit Emilie Werlen.

«En faisant subir à l’héroïne de nombreux symptômes, les développeurs de Hellblade ont voulu faire vivre au joueur un épisode psychotique», suggère Emilie Werlen. Surtout, la psychologue dit avoir apprécié la vision non stigmatisante du jeu, qui fait découvrir le personnage avant ses troubles, et non l’inverse. Après tout, qui sommes-nous pour critiquer ceux dont la perception de la réalité diffère de la nôtre? La réalité n’est-elle pas finalement qu’une question de filtre, de point de vue? Le jeu s’amuse en tout cas à nous le rappeler tout au long de cette ténébreuse aventure.

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