Il a été un enfant rêveur, il est aujourd’hui un adulte plein de douceur. Hervé Groscarret fait mentir son patronyme. Ce natif du Haut-Jura français est fin, souple et convaincu que nature et culture peuvent s’allier. Depuis son arrivée au Muséum d’histoire naturelle en 2014, après le Musée des Confluences, à Lyon, le médiateur a multiplié les sorties en plein air pour que les participants «établissent un lien intime avec l’environnement». Il aime le ciel, la nuit et les rythmes circadiens.

A ce niveau, celui du chant des étoiles, le responsable «Publics et expositions» du muséum est en phase avec George Nuku, artiste maori qui ouvre les festivités du 200e anniversaire. Dans Bouteille à la mer 2120, Te Ao Maori, l’activiste propose un stupéfiant monde océanique réalisé à base de milliers de bouteilles en plastique recyclées. «Trente bénévoles ont travaillé d’arrache-pied depuis août dernier pour sculpter le plastique et agencer cet univers aux côtés de George», témoigne le neuroscientifique de formation en contemplant les méduses, requins et autres tortues qui évoluent dans une salle tamisée rappelant les fonds marins.

Lire également: Nicolas Félix, le taxidermiste qui redonne vie aux animaux

Deux cents ans. Le muséum, leader incontesté des lieux culturels genevois avec ses 300000 visiteurs par année, fête son bicentenaire en beauté. Plus de 200 rendez-vous sont programmés jusqu’à septembre 2021 dont une BioSphère imaginée par l’artiste François Moncarey qui se pose dans les communes et invite les habitants à une introspection en lien avec l’environnement. Un magnifique livre illustré retrace aussi l’histoire de cette institution née en 1820 à la Grand-Rue genevoise avant d’investir l’Aile Jura de l’Université des Bastions en 1870 et de rejoindre, en 1966, le bâtiment actuel signé Raymond Tschudin. Les missions? L’investigation scientifique, le recensement des mondes animal et minéral ainsi que la transmission.

Ali, Janus et les autres

Le paquebot de Malagnou est célèbre pour sa grande salle des animaux sauvages ou ses ours polaires naturalisés, feu l’alligator Ali, mort en 1990, et la toujours vivante Janus, tortue à deux têtes. Mais, comme le montre l’exposition Trésors, 200 ans d’histoire naturelle à Genève, la collection dépasse de loin ces classiques. «Le musée détient 15 millions de spécimens et objets, confirme le médiateur. Pas facile, pour les conservateurs, d’en choisir 200!» Pour prolonger cet accrochage, Hervé Groscarret a lancé un concours de cinéma. Agé de 27 ans, Raphaël Haab l’a emporté grâce à un film d’animation, malin et stimulant, décrivant la démarche scientifique avec ce qu’il faut d’impertinence.

Lire également:  Le musée de demain sera toujours plus interactif

«On dissocie trop souvent nature et culture, observe le spécialiste des publics. Je crois au mariage des deux. Voilà pourquoi le bicentenaire fourmille de moments de théâtre, de contes, de musique, de sorties dans la nature, de conférences, d’ateliers et de projections. Voilà pourquoi aussi des spécialistes comme Erik Orsenna et Dominique Bourg viennent mettre en scène leur collaboration autour d’un livre, le 28 octobre prochain, et ouvrir le débat sur les droits de la nature», détaille Hervé Groscarret.

La science au grand air

Lui-même est sorti du strict champ scientifique après un coup de cœur. Sur un quai de gare, il rencontre une danseuse de la Compagnie Jean-Claude Gallotta qui lui ouvre un nouvel univers. Impossible de rester dans un laboratoire, il veut diffuser les savoirs. A 24 ans, il se forme comme médiateur, pige dans un journal scientifique et court les expos pour comprendre la magie d’un accrochage réussi. Une passion de l’image qu’il a transmise à son fils devenu photographe.

«Moi à l’inverse, j’ai grandi au contact de la nature, reprend Hervé Groscarret. Très libre, complètement décalé, pas du tout baigné par la culture.» Son père est lapidaire, sa mère, secrétaire. «Un de mes grands-pères, charpentier, est mort en forêt. J’ai gardé pour ce monde mystérieux une immense curiosité et un vrai respect que je partage au quotidien avec mon compagnon de vie.»

La puissance de la nuit

La forêt. Le médiateur adore y organiser des sorties nocturnes. «La nuit, on entend d’autres sons, on sent d’autres odeurs. La sensibilité est décuplée et l’expérience personnelle, intense. Concernant la sauvegarde de l’environnement, je ne crois pas au matraquage de messages, je crois à l’expérience.» Hervé Groscarret a ainsi proposé des virées sur le Léman, également de nuit. Avec, toujours, un spécialiste qui fait part de son savoir. «Les sorties ont eu lieu dans le cadre de La Nuit est belle, cette action autour de la pollution lumineuse qui a plongé Genève dans l’obscurité en septembre 2019. Là aussi, c’est tout un monde discret qui se révèle à nos sens. A bord, nous avions un astrophysicien qui nous a instruits sur le ciel…»

Le médiateur parle doucement. Comme s’il s’excusait d’exister et de déranger un ordre supérieur, plus grand. «Quand, enfant, ma classe a monté Le Petit Prince, on m’a fait jouer la rose… Petit, je cousais, je dessinais, je cuisinais. Aujourd’hui, je me lève à l’aube, car j’adore la naissance du jour, ce moment en suspens. Il me semble que si chaque être humain retrouvait cette poésie qu’on a tous en soi, la folle course du monde s’arrêterait naturellement. On consommerait moins sans se forcer, on écouterait plus le chant des oiseaux. C’est cette attitude de joie simple, de curiosité pour les autres espèces et de sérénité que j’aimerais communiquer à travers les activités du musée.»


Profil

1971 Naissance à Nantua, dans l’Ain.

1998 DESS en communication scientifique et technique, Université Louis Pasteur, Strasbourg.

2002 Muséographe, Musée des Confluences, Lyon.

2011 Directeur du pôle de la Stratégie et des Publics, Musée des Confluences, Lyon.

2014 Responsable de l’Unité publics et expositions, Muséum d’histoire naturelle et Musée d’histoire des sciences, Genève.