anthropologie

«Homo sapiens» prend un coup de vieux de 100 000 ans

Des chercheurs rapportent la découverte au Maroc de fossiles d’«Homo sapiens» datant de 300 000 ans. Un sacré coup de vieux pour notre espèce, qui voit aussi son origine géographique remise en cause

Notre plus vieil ancêtre ne date pas de 200 000, mais de 300 000 ans. Il ne vient pas d’Ethiopie mais de toute l’Afrique. Explications de Jean-Jacques Hublin, professeur invité au Collège de France et directeur du Département d’évolution humaine de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire de Leipzig en Allemagne. Il est l’un des principaux auteurs d’une étude parue dans Nature, qui révolutionne l’histoire de nos origines.

Le Temps: Votre étude détrône de son piédestal le plus ancien des «Homo sapiens». Qu’avez-vous trouvé exactement?

Jean-Jacques Hublin: Nous avons montré que les fossiles d’hommes primitifs et d’animaux ainsi que les outils en pierre découverts sur le site de Jebel Irhoud au Maroc datent de 300 000 ans. Ils ont 100 000 ans de plus que le plus vieil Homo sapiens connu à ce jour, découvert à Omo Kibish en Ethiopie. Cela remet donc en question la pensée dominante en paléoanthropologie, qui situait l’origine de notre espèce en Afrique de l’Est, il y a 200 000 ans.

- Comment avez-vous effectué cette datation?

- Nous avons relancé l’exploration du site de Jebel Irhoud où l’on avait découvert des restes humains au début des années 1960. A l’époque, des mineurs étaient tombés sur un crâne et des silex alors qu’ils creusaient une galerie. Au cours des années qui suivirent, six restes humains furent identifiés dans ce qui restait du site archéologique, mais la datation des sédiments qui les entourent restait floue. Or en 2004, l’Institut Max-Planck mit enfin des moyens pour déblayer le site. Nous avons alors bénéficié de deux coups de chance extraordinaires.

- Lesquels?

- D’une part, nous sommes tombés à la base du gisement sur un véritable lit d’os humains. Leur nombre atteint désormais 22 restes appartenant à au moins cinq individus. Nous avons notamment découvert un nouveau crâne, une mandibule d’adulte très bien conservée et de nombreux silex brûlés. Cela permet d’utiliser la thermoluminescence, méthode qui consiste à évaluer l’âge d’une roche à partir de la quantité de lumière émise lors de la dernière chauffe des minéraux. Nous avons ainsi pu dater le site à 300 000 ans. Une autre méthode nous a permis de réévaluer aux environs du même âge l’ancienneté d’une mandibule d’enfant découverte dans les années 1960. Notre article dans Nature est le point d’orgue d’une série d’autres travaux, grâce auxquels nous sommes arrivés à la conclusion que les fossiles de Jebel Irhoud se situent au tout début de la lignée qui mène à l’homme moderne.

- Quels signes morphologiques en font sans conteste des «Homo sapiens»?

- Grâce à la tomographie informatisée et à l’analyse statistique de forme, nous avons reconstitué la morphologie de leurs visages: ils ont déjà la face rétractée sous le crâne, le système masticateur et la dentition des hommes modernes actuels. En revanche, leur boîte crânienne a conservé une forme plus archaïque. Leur cervelet est par exemple proportionnellement moins gros que le nôtre par rapport au volume total du cerveau. Autrement dit, la face humaine a acquis précocement ses caractéristiques modernes alors que le cerveau a mis beaucoup plus de temps à évoluer, sans doute au fur et à mesure de l’acquisition de techniques et de l’évolution génétique.

- Quelle technique était utilisée pour tailler les outils trouvés sur le site?

- Les outils en silex du site ont été fabriqués à partir d’éclats produits par la méthode dite Levallois. Ils ont été retouchés, surtout pour produire des pointes, et souvent emmanchés. On retrouve le même type de production lithique datant de 280 000 ans en Afrique de l’Est et en Afrique du Sud, mais sans qu’elle soit associée à des restes humains. Cela laisse à penser qu’à l’époque des hommes de Jebel Irhoud vivaient déjà partout en Afrique des Homo sapiens primitifs. Ils ont ensuite évolué tantôt de manière isolée, tantôt en ayant des contacts. La barrière désertique du Sahara n’a pas toujours existé. Ainsi il y a 300 000 ans, le Sahara était une vaste savane, ce qui explique que l’on ait aussi trouvé beaucoup de restes de gazelles, de gnous et d’antilopes à Jebel Irhoud.

- En quoi votre découverte révolutionne-t-elle notre vision des origines de l’homme moderne?

- Nous avions une vision presque biblique des origines de l’homme: notre espèce serait apparue assez rapidement, il y a 200 000 ans, dans un jardin d’Eden situé en Afrique de l’Est, avant de se répandre en dehors d’Afrique. Jebel Irhoud bouscule cette vision: notre origine est bien plus ancienne, notre émergence est un phénomène très progressif avec la mise en place de façon très précoce de certains caractères (face, dents), suivie d’une très lente évolution de notre cerveau. Et loin de s’être produite uniquement au Maroc, elle s’est au contraire manifestée dans toute l’Afrique. S’il y a un jardin d’Eden, c’est le continent africain.

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