environnement

Hongkong, dernier bastion de l’ivoire

La Chine s’apprête à interdire la vente d’objets réalisés à partir de défenses d’éléphants. Mais le marché risque de se reporter sur Hongkong, une ville qui sert déjà de plaque tournante pour le trafic de cette matière

A partir du 1er janvier 2018, la Chine cessera de vendre de l’ivoire. Ce pays représente le principal marché pour cette matière, perçue comme un symbole de prestige social. Il compte 172 magasins écoulant de l’ivoire. Celui-ci provient des stocks accumulés avant 1989, lorsque le commerce en a été interdit sur le plan mondial, ainsi que d’un lot acheté à plusieurs pays africains en 2008, dans le cadre d’une vente exceptionnelle.

«Un premier groupe de 67 magasins a cessé la vente d’ivoire au 31 mars 2017, indique Zhou Fei, qui dirige le bureau chinois de l’ONG Traffic. Les autres vont fermer d’ici à la fin de l’année.» Ce changement de cap est dû à un accord passé en 2015 entre le président américain Barack Obama et son homologue chinois Xi Jinping pour interdire la vente d’ivoire dans leur pays respectif. Une vaste campagne publicitaire mettant en scène des stars comme le basketteur Yao Ming et l’actrice Li Bingbing a également convaincu les Chinois de l’importance de protéger les éléphants.

Report vers le marché noir

Mais la fermeture du marché légal de l’ivoire ne mettra pas fin à l’appétit des Chinois pour cette matière précieuse. «Près de 90% de l’ivoire vendu en Chine passe déjà par le marché noir», indique Julian Newman, de l’Environmental Investigation Agency. Traffic a effectué une enquête ce printemps dans 22 villes chinoises. «Nous avons trouvé 503 échoppes illégales», dit Zhou Fei. L’ONG a également découvert de nombreuses annonces sur Internet et sur les réseaux sociaux comme WeChat proposant de l’ivoire trafiqué depuis l’Afrique. Mais là où le report risque d’être le plus spectaculaire, c’est à Hongkong.

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Dans le quartier de Mong Kok, le magasin Wing Lee Arts occupe le coin d’une rue anodine. Cette enseigne poussiéreuse est remplie d’ivoire. On y trouve des figurines de cheval, de singe ou de tortue, des pendentifs, des bracelets, des babioles pour accrocher à son smartphone, des jeux d’échecs ou encore des baguettes chinoises dans cette matière couleur crème. Tout paraît neuf. L’objet le moins cher, une paire de boucles d’oreilles, vaut 68 dollars hongkongais (8 fr. 60).

La cité portuaire possède une centaine de magasins vendant de l’ivoire. Lorsque la vente de cet or blanc a été interdite en 1989, les autorités hongkongaises ont en effet permis aux marchands d’ivoire de continuer à écouler leurs stocks jusqu’à leur épuisement. En 1990, la ville hébergeait 474 tonnes d’ivoire. En 2000, ce chiffre avait été presque divisé par deux, pour atteindre 261 tonnes.

Caché dans de caisses de poisson

Mais il s’est ensuite passé un étrange phénomène. «Alors que les stocks d’ivoire hongkongais auraient dû être épuisés en 2004 au plus tard, leur baisse s’est mise à ralentir dès 2000», note Alex Hofford, de l’ONG Wild Aid. Entre 2010 et 2014, ils n’ont presque pas bougé, passant de 121,1 à 111,3 tonnes. Ils s’élèvent aujourd’hui à 77 tonnes. «Lorsque les marchands vendent une pièce, ils la remplacent aussitôt par de l’ivoire importé illégalement, poursuit l’activiste. La vente légale de l’ivoire sert à blanchir le trafic de défense d’éléphants africains.» Les saisies effectuées par les douanes hongkongaises confirment ce phénomène. Entre 2000 et mi-2017, elles ont confisqué 38 tonnes d’ivoire importé illégalement depuis l’Afrique.

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L’interdiction chinoise va renforcer Hongkong comme plaque tournante de l’ivoire. «Nous avons une frontière commune, très poreuse, et accueillons 47 millions de touristes chinois par an», constate l’ONG. Une saisie record en juillet de 7,2 tonnes d’ivoire africain, dissimulé dans un container censé contenir des poissons surgelés, témoigne du rôle croissant joué par la cité portuaire sur ce marché.

Une partie de l’ivoire qui ne faisait que transiter par Hongkong, avant de gagner la Chine, va désormais rester sur place, pense Alex Hofford. Certains magasins racontent avoir récupéré une partie des stocks d’invendus de leurs collègues chinois. Le parlement hongkongais a certes commencé à se pencher sur une interdiction de vendre de l’ivoire, mais celle-ci n’entrera en vigueur qu’en 2021 au plus tôt.

L’ombre des triades

Et les résistances sont nombreuses, car le commerce de l’ivoire est dominé par de puissants intérêts à Hongkong. Une poignée de familles liées aux triades, comme l’organisation 14K, contrôlent ce trafic. «Elles travaillent avec des hommes d’affaires chinois implantés dans les grandes villes côtières africaines qui s’occupent de se procurer l’ivoire auprès des braconniers», détaille Dan Stiles, un consultant indépendant qui a étudié ces réseaux.

La plus grande part de l’ivoire voyage par voie maritime dans des containers. Une partie est également acheminée en avion de ligne par des mules. Quelques pièces sont envoyées par la poste. D’autres seraient transportées dans les valises diplomatiques de certains chargés d’affaires africains à Hongkong.

«De là, l’ivoire est envoyé dans la province du Fujian, en Chine, où se trouvent la majorité des sculpteurs sur ivoire, pour être transformé en bibelots», glisse Julian Newman. Puis il est réexporté à Hongkong et intégré en douce aux stocks des revendeurs d’ivoire officiels.

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