Nature

Les «hope spots» pourraient révolutionner la protection des océans  

La fondation Mission Blue, soutenue par Rolex, milite pour la protection des océans. Exemple au Mexique, où le golfe de Californie est un modèle de préservation de la nature. Plongée dans une eau qui grouille de vie

Un nuage de poussière s’élève au passage de la voiture. Du linge sèche devant des petites habitations construites au bord de la route ensablée. Malgré un soleil plombant, des vaches déambulent au milieu des cactus. A l’horizon, les vagues s’écrasent au pied des hauts rochers mexicains de Los Frailes, dans le parc national de Cabo Pulmo.

Le golfe de Californie est une longue et étroite étendue d’eau qui sépare la péninsule de Basse-Californie du Mexique continental. Il abrite l’une des aires marines protégées les plus importantes de la région. «L’aquarium du monde», disait le commandant Jacques-Yves Cousteau. Une grande diversité d’espèces marines a élu domicile dans la réserve de Cabo Pulmo, un site classé depuis 1995. Dans ces eaux turquoise, des dauphins côtoient des carangues à gros yeux, des tortues se nourrissent près de la côte et des bancs de sardines offrent un spectacle fascinant aux plongeurs. En 2005, cette richesse naturelle a été inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.

Paradis fragile

La fondation Mission Blue veut en faire un modèle de réussite. L’organisation, soutenue par Rolex, prône la protection juridique des océans depuis sa création en 2010. «On doit prendre soin de l’écosystème qui prend soin de nous», affirme sa fondatrice, Sylvia Earle, devant une poignée de journalistes invités par la marque horlogère, dont Le Temps. Rolex accompagne l’exploratrice américaine depuis les années 1980.

Avec son équipe, l’océanographe de 82 ans s’est donné un objectif: faire passer le nombre d’aires marines protégées de 2 à 20% d’ici à 2020. Pour y parvenir, elle a imaginé un réseau de «hope spots» (points d’espoir). Il s’agit de zones qui méritent une attention particulière, car elles comptent des espèces endémiques ou représentent un atout pour l’économie locale par exemple. Elles sont alors protégées de la pêche, du forage et du dégazage. On en compte près de 90 dans le monde, et de toutes tailles. «Ce n’est pas un simple concept, il s’agit d’une action concrète», assure Sylvia Earle, le regard fixé sur l’océan.

La mer de Cortez, nommée ainsi en l’honneur du célèbre conquérant du Mexique qui la découvrit, est un paradis fragile. Aucun chalutier ne traîne ses filets dans les fonds marins, mais le golfe n’est pas épargné pour autant. De nombreuses crevettes, sardines et autres poissons commerciaux ont été capturés ces dernières décennies à des profondeurs moindres. Conséquence: les oiseaux marins peinent à trouver de quoi se nourrir. Le visiteur peut observer la drôle de technique des pélicans. Les volatiles se vrillent dans l’air avant de foncer, tête la première, dans l’eau pour saisir un poisson.

Rude combat

Autre signe d’un écosystème marin déséquilibré: les requins ont déserté les lieux. Plus de 90% des grands prédateurs ont disparu, précise le chercheur James Ketchum qui a étudié les déplacements du requin-marteau dans la région à l’aide de balises. Cette espèce sort de la réserve marine pour rejoindre les îles Galapagos, dans l’océan Pacifique. Un voyage dangereux, car les requins traversent des zones non protégées où des pêcheurs les capturent. «La clé pour protéger ces espèces est de créer des autoroutes marines protégées», explique le spécialiste. Son étude est un argument de plus pour convaincre les autorités. Mais le combat est rude.

L’administration américaine étudie la possibilité de réduire la protection de dix monuments nationaux marins, dont deux dans l’océan Pacifique. La pêche pourrait être autorisée à certains endroits, selon une note du secrétaire à l’Intérieur, Ryan Zinke, dévoilée par le Washington Post en septembre. «C’est un désastre. Le court terme est la seule chose qui compte pour eux», s’alarme Sylvia Earle.

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Au cœur du Pacifique, à Honolulu, une puissante organisation quasi gouvernementale espère obtenir gain de cause, au grand dam des scientifiques. Le slogan du Western Pacific Regional Fishery Management Council s’inspire de celui du président américain, Donald Trump: «Rendons sa grandeur à l’Amérique: Faisons revenir les pêcheurs américains dans les eaux américaines.» Dans un récent article du New York Times, le biologiste marin Robert Richmond explique que la flotte hawaïenne a atteint son quota annuel de pêche de thons obèses en août dernier. «Ils n’ont absolument pas besoin de plus de zones de pêche. Ils s’opposent à toutes les aires marines protégées par principe», estime celui qui exerce à l’Université d’Hawaï.

Cimetière marin

«Le monde est labouré, coupé, déchiré, dynamité par l’homme», écrivait en 1951 John Steinbeck dans son livre Dans la mer de Cortez, le récit d’une expédition à caractère scientifique. L’auteur américain voyait juste: surpêche, acidification des eaux, pollution, réchauffement climatique, les océans meurent à petit feu. Sylvia Earle s’attarde sur l’exemple préoccupant du golfe du Mexique. Riche en pétrole, l’étendue d’eau a subi une marée noire d’envergure en 2010 suite à l’explosion d’une plateforme pétrolière. Résultat: plus de 400 espèces menacées, dont des baleines et des dauphins.

L’agriculture intensive empoisonne également ce paradis bleu. Les eaux du Mississippi sont chargées de pesticides et de fertilisants, qui se déversent ensuite dans le golfe. Utilisés dans les immenses champs qui bordent le fleuve, ces produits chimiques transforment cette zone en cimetière marin. Privés d’oxygène, les poissons meurent.

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«Cette disparition n’est pas visible, elle se produit sous l’eau, à l’abri des regards. C’est le moment de dire fermement qu’il est temps de sauver cet endroit», indique Sylvia Earle, qui a passé une partie de son enfance en Floride. Sa fondation mise beaucoup sur la communication pour sensibiliser la population. Elle diffuse photos et vidéos sur les réseaux sociaux. «Le plus grand problème, c’est la méconnaissance de ce problème», juge-t-elle.

Prise de conscience

Chaque citoyen peut soumettre son projet de «hope spot» à la fondation Mission Blue. Sa proposition est ensuite étudiée par une équipe de scientifiques. Une manière d’impliquer les populations locales, et de faire évoluer leurs activités.

A Cabo Pulmo, des masques et tubas sèchent sous des toits en feuilles de palmiers. Les bateaux de plongée ont remplacé les navires de pêche. La biodiversité exceptionnelle du parc attire chaque année plus de 1,5 million de visiteurs. Une aubaine pour la Basse-Californie, qui doit tout de même résister aux pressions de l’industrie touristique. Les acteurs locaux ont récemment exprimé leur opposition au projet Cabo Cortez, un immense complexe hôtelier de 30 000 chambres qui devait sortir de terre près du parc national. Le gouvernement a finalement refusé de délivrer le permis de construire.

«Il a fallu beaucoup de temps pour que les Etats et les entreprises prennent conscience de l’importance de protéger l’environnement. On peut espérer passer d’une période de consommation de la nature à une période de reconstruction», veut croire Sylvia Earle. Alors que des entrepreneurs rêvent de coloniser la planète Mars, la scientifique continue d’explorer les profondeurs méconnues de l’océan. Une nécessité pour mieux comprendre cette immensité bleue, si vitale pour les humains.

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