Infections nosocomiales

Les hôpitaux en guerre contre un champignon mortel

Nul ne connaît l’origine du «Candida auris», qui se répand sur les murs et résiste à tous les antibiotiques. La Suisse a recensé un cas

C’est un champignon qui, contrairement à ce que son nom laisse présumer, n’a absolument rien d’innocent. Le Candida auris est formé de levures, qui naissent et se développent sur la peau. Depuis quelques années, il est devenu la bête noire des établissements médicaux, qui le redoutent car il est souvent mortel et très difficile à éliminer.

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Le Candida auris a été repéré pour la première fois en 2009, au Japon, chez un patient atteint d’une otite. Peu à peu, le champignon a été détecté dans d’autres régions du monde, mais avec des clones différents: en Asie du Sud (Inde et Pakistan), en Afrique du Sud, puis en Amérique du Sud, au Venezuela, notamment, où il a provoqué une épidémie. «Il est très intrigant, car nous ne connaissons pas son origine, explique Frédéric Lamoth, infectiologue et microbiologiste au CHUV, à Lausanne, qui s’intéresse depuis plusieurs années au Candida auris. Il colonise d’abord la peau, puis provoque des infections invasives, avec une mortalité globale de 40%.»

Sur les claviers des ordinateurs

Si le champignon est aussi dangereux, c’est qu’il s’attaque en priorité à des personnes déjà malades. Présent sur la peau, il va passer dans le sang via un cathéter, par exemple. Très virulent, il est aussi très difficile à endiguer, car sa capacité d’adaptation est telle qu’il devient souvent résistant aux antifongiques ou aux désinfectants. Un cauchemar: il contamine même les murs.

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Ainsi, en 2015, le Royal Brompton Hospital, à Londres, se rend compte qu’il est attaqué par le champignon, qui adhère aux surfaces synthétiques et au matériel médical. Il est partout: sur les claviers des ordinateurs, les armatures des lits, sur les sols, et même sur les thermomètres. L’unité de soins intensifs est fermée et, pour éradiquer le champignon, elle est décontaminée avec de la vapeur de péroxyde d’hydrogène, un antiseptique puissant. Au total, une cinquantaine de personnes sont colonisées ou infectées.

La situation se reproduit à Valence, en Espagne, un an plus tard, en avril 2016. Quelque 400 patients sont colonisés et 87 d’entre eux subissent une infection. Là aussi, des mesures drastiques sont prises pour éliminer le champignon, ce qui ne donne des résultats qu’en juin 2018, deux ans plus tard.

Plafond arraché

A chaque fois, les informations sont dissimulées, ou divulguées au compte-goutte: dans ces établissements, le personnel médical ne veut rien ébruiter, afin de ne pas alarmer la population. Finalement, c’est un article du New York Times, paru le 6 avril dernier, qui a levé le voile sur le Candida auris. On peut y lire que dans une unité médicale de Brooklyn, le plafond d’une chambre a carrément été arraché pour le faire disparaître…

Aux Etats-Unis, à ce jour, 643 cas ont été détectés dans 12 Etats. Ce qui a conduit les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC), en mars dernier, à officiellement convenir que le Candida auris représente une «menace pour la santé mondiale». Pour Frédéric Lamoth, ce champignon met effectivement au défi les institutions hospitalières, au même titre que les entérobactéries multirésistantes et les staphylocoques dorés résistants à la méthicilline, un antibiotique.

Un cas en Suisse

En Suisse, les autorités ont-elles pris des mesures spécifiques au sujet du Candida auris? Aucunement, car, pour l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), le champignon «n’est pas pour l’heure un problème de santé publique», nous répond-on. Ainsi, s’il est détecté par un médecin, celui-ci n’a aucune obligation de le déclarer. Pas étonnant, dès lors, que le rapport annuel 2018 sur les infections nosocomiales, qui vient d’être publié, n’en fasse aucune mention.

Officiellement, un seul cas a été recensé en Suisse jusqu’à présent, selon un article publié dans la revue Swiss Medical Weekly. Il s’agissait d’une patiente âgée, préalablement hospitalisée en Espagne et décédée peu après son transfert à Genève, mais «le Candida auris n’était probablement pas la cause de son décès», selon Frédéric Lamoth.

Pour ce spécialiste, il n’y a en effet pas de raison de s’affoler, dans la mesure où chez nous, la situation semble actuellement sous contrôle. «Mais il faut rester vigilant et des mesures de prévention doivent être mises en place afin de dépister certains patients à risque», indique-t-il. Si le champignon est détecté, l’hôpital doit appliquer des mesures d’urgence afin d’isoler la personne, dépister son entourage et désinfecter sa chambre après son départ.

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