Angine, otite, infection urinaire… Pour ces pathologies bénignes, les médecins disposent de recommandations claires sur les traitements à administrer aux patients – antidouleurs et antibiotiques, notamment. Dans le cas du Covid-19, c’est très différent: les soignants naviguent à vue. Tant qu’aucune molécule n’a clairement démontré son efficacité à éradiquer le virus, le corps médical se trouve seul face aux malades qui souffrent.

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Le 13 mars, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a bien émis une série de conseils aux professionnels au front dans les hôpitaux. Mais en aucun cas elle ne conseille un médicament ou un autre: «Il n’existe actuellement aucune preuve permettant de recommander un traitement spécifique contre le nouveau coronavirus.» Dans l’intervalle, les sociétés médicales tentent de guider les médecins, infectiologues, réanimateurs et pneumologues qui travaillent nuit et jour dans les hôpitaux pour tenter de soulager et de sauver les malades.

Certains traitement déçoivent

A Berne, la Société suisse d’infectiologie (SSI) vient de mettre en ligne un document assez détaillé. Mais il ne s’agit que d’une «aide à la décision, pas d’une recommandation», précisent les auteurs. Pour les patients à risque et hospitalisés, qui présentent des infiltrations pulmonaires et de graves insuffisances respiratoires, il existe plusieurs molécules, au premier rang desquelles les antiviraux.

Le Kaletra, une combinaison de lopinavir et de ritonavir, a ainsi été mis sur le marché en 2006 par le laboratoire AbbVie pour traiter les patients atteints du VIH. Est-il utile contre le coronavirus? Une étude randomisée, faite en Chine sur 199 patients souffrant du Covid-19, a été récemment publiée par le New England Journal of Medicine. «Le traitement n’a pas prouvé son efficacité», concluent les chercheurs. Désormais, même la Société européenne de soins intensifs déconseille de l’utiliser.

Or, jusqu’à présent, le Kaletra était donné en première intention aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Il sera encore administré à certains patients. «Aucun traitement n’a démontré à l’heure actuelle son efficacité, ou alors le niveau de preuve est faible, déplore Caroline Samer, du service de pharmacologie et toxicologie cliniques des HUG. Dans ce contexte, nous nous contentons de ce que nous avons à disposition.»

Des pratiques qui varient d'un hôpital à l'autre

Au-delà de ce médicament, l’établissement prescrit donc de la chloroquine, un antimalarique dont l’usage fait polémique à la suite de la publication d’un essai de Didier Raoult à Marseille. Autre possibilité: le remdesivir, produit par Gilead, dont les stocks diminuent mais que les HUG peuvent encore prescrire, car ils participent à une étude clinique qui est en train d’être mise en place par le laboratoire.

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A 60 kilomètres de là, au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), les infectiologues n’ont, eux, plus accès au remdesivir en usage compassionnel, sauf pour les enfants et les femmes enceintes. A la place, ils conservent encore le Kaletra, et la chloroquine. «La palette de molécules à disposition est donc réduite, regrette Thierry Calandra, chef du service des maladies infectieuses. Dans ce contexte, nous mettons à jour une fois par semaine notre protocole en fonction des résultats publiés et de la disponibilité des traitements. Nous échangeons nos pratiques avec les autres hôpitaux du pays, mais on constate qu’elles varient, car il n’y a pas de traitement spécifique reconnu, et le degré d’évidence est très faible.» Parmi les sujets de divergences se trouve celui du rôle des stéroïdes qui semblent avoir été très utilisés en Chine, et dont l’usage est très controversé au vu des effets délétères observés lors de la pandémie d’influenza H1N1.

Nous donnons des médicaments contre le virus sans être certains qu’ils soient efficaces

Stéphane Emonet, médecin-chef à l’hôpital du Valais

Médecin-chef à l’hôpital du Valais, Stéphane Emonet continue pour l’instant d’administrer le Kaletra avec l’hydroxychloroquine. «Nous donnons des médicaments contre le virus sans être certains qu’ils soient efficaces, admet-il. C’est d’ailleurs pour cela qu’au moindre effet indésirable nous l’arrêtons. Si ça peut aider le patient dans sa lutte contre le virus, tant mieux, sinon on l’aura donné pour rien.» Aucune nouvelle étude n’étant parue depuis plusieurs jours, ce spécialiste attend avec grande impatience celle des chercheurs italiens sur le tocilizumab, un anti-inflammatoire déjà donné aux patients en soins intensifs. «Comme d’autres hôpitaux, nous avons quelques doses en réserve, parce que si les résultats sont prometteurs ils seront en rupture de stock très rapidement.»

Ces questions sont sensibles et tous les hôpitaux ne communiquent pas leur protocole, à l’instar de ceux de Zurich et de Lugano. Par peur, probablement, que les patients préfèrent se faire soigner à un endroit plutôt qu’ailleurs.