Le 14 mars dernier, le ministre français de la Santé, Olivier Véran, lançait une alerte sur Twitter, conseillant à la population de ne pas consommer d’anti-inflammatoires, car ceux-ci pourraient aggraver les symptômes du Covid-19. Dans l’Hexagone, quelques personnes relativement jeunes et en bonne santé avaient en effet contracté des formes sévères de la maladie. Leurs médecins soupçonnaient l’ibuprofène.

Dans plusieurs pays d’Europe, le message était immédiatement entendu. En pleine pandémie, la population a ralenti sa consommation d’Advil ou d’Algifor, préférant, en cas de migraine ou de fièvre, s’auto-administrer du paracétamol. En France, aux mois de mars et avril derniers, les pharmacies ont ainsi vu leurs ventes d’ibuprofène diminuer de 80%. En Suisse, les données pour 2020 ne sont pas encore disponibles, précise Interpharma, l’association des entreprises pharmaceutiques suisses. Mais logiquement, la tendance devrait être la même.

Aucune évidence

Car, dans les cabinets médicaux, les médecins hésitent encore à prescrire des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). «Nous restons prudents, confirme Philippe Eggimann, président de la Société vaudoise de médecine. En Suisse, les recommandations à ce sujet n’ont pas encore été mises à jour, et à ma connaissance, aucune étude n’a prouvé que l’ibuprofène n’avait aucun effet sur la maladie… C’est malheureux.»

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Dix mois après la découverte du covid, il n’existe encore aucune réponse définitive sur le sujet. «Les données disponibles jusqu’à récemment étaient de très pauvre qualité méthodologique, et il était impossible de conclure de manière stricte», explique Thierry Fumeaux, président sortant de la Société suisse de médecine intensive et membre de la task force scientifique.

Dans une étude danoise, aucun lien n’a été trouvé entre la prise d’anti-inflammatoires et la mortalité à 30 jours, les risques d’hospitalisation, l’admission aux soins intensifs

Mais une étude populationnelle danoise publiée le 8 septembre et menée sur plus de 8000 personnes positives au coronavirus n’a pas montré d’effet négatif (mortalité, assistance respiratoire, etc.) de la prise d’ibuprofène. «C’est probablement le plus haut niveau d’évidence disponible à l’heure actuelle», précise Thierry Fumeaux. Une autre étude menée en Israël sur plus de 400 cas de covid, publiée au mois de juin dernier, tire la même conclusion.

«Ces deux études sont importantes mais rétrospectives, donc elles peuvent contenir des biais d’indication, précise Caroline Samer, médecin adjointe au département de médecine aiguë des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). De l’autre côté, une autre étude française de pharmacovigilance menée à Tours et à Marseille mentionne une association possible entre la prise d’ibuprofène et des formes plus graves qu’attendu de covid.» Ce rapport, publié par l’Agence nationale française de sécurité du médicament et des produits de santé, mentionne que «le profil des patients […] suggère que l’exposition à un AINS à la phase précoce de l’infection à SARS-CoV-2 pour des symptômes aspécifiques a pu contribuer à développer une forme grave d’infection au Covid-19».

Consignes floues

En l’absence de preuves d’effets délétères de l’ibuprofène sur les malades, les autorités de santé conseillent de ne pas bannir cette molécule. Dans ses recommandations émises en avril, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que les AINS ne présentent aucun danger pour les patients atteints du covid. Même conclusion aux Etats-Unis, de la part des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, qui disent toutefois monitorer la situation.

Dans l’attente d’une étude randomisée, qui pour le moment n’est pas prévue, les spécialistes se montrent donc pragmatiques. Pour Thierry Fumeaux, si un patient suit un traitement à base d’ibuprofène pour une maladie chronique et s’il n’a pas de contre-indications, alors il faut poursuivre ce traitement. Pour un mal de tête ou des douleurs ponctuelles, alors on préférera du paracétamol en première intention.

«Même en dehors de la pandémie, les AINS ne doivent pas être pris à la légère car ils peuvent induire chez certains patients des saignements intestinaux, des insuffisances rénales ou des problèmes cardio-vasculaires, indique Caroline Samer. Donc s’il existe des alternatives, il faut les privilégier.» C’est dans ce sens que, sous peu, les HUG vont mettre à jour leurs recommandations officielles.