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Incroyable coup au but pour Rosetta

La sonde européenne a parfaitement réussi son rendez-vous avec une comète. Elle a accompli un voyage de 6 milliards de kilomètres sur dix ans

Incroyable coup au but pour Rosetta

Espace La sonde européenne a parfaitement réussi son rendez-vous avec une comète

Elle a accompli un voyage de 6 milliards de kilomètres sur dix ans

«On y est, on a la comète!» C’est le responsable des opérations de vol de la sonde Rosetta, Sylvain Lodiot, qui a pu sobrement annoncer mercredi matin que le fabuleux voyage avait réussi. Après un incroyable périple de dix ans et de plus de 6 milliards de kilomètres dans le système solaire, la sonde spatiale européenne vole désormais en formation avec la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko (les noms de ses découvreurs ukrainiens en 1969). Elle l’accompagnera pendant au moins un an.

Le signal confirmant la réussite de la dernière de dix manœuvres de correction de vitesse et d’orbite pour s’aligner sur la comète a mis 22 minutes pour parvenir au Centre européen d’opérations spatiales (ESOC) à Darmstadt, en Allemagne. A ce moment-là, la Terre était à une distance de quelque 400 millions de kilomètres de ce rendez-vous historique, qui s’est déroulé entre les orbites de Mars et de Jupiter.

Les objectifs principaux de Rosetta sont de percer les mystères de la formation du système solaire, dont les matériaux des comètes devraient être contemporains, et de déterminer si l’apparition de l’eau et de la vie elle-même sur la Terre est due au bombardement de comètes qu’elle a vécu au moment de sa formation.

Directeur général de l’ESA, le Français Jean-Jacques Dordain a souligné le caractère unique de cette épopée et la précision inouïe de ce rendez-vous si loin de la Terre: «Les équipes de l’ESOC sont vraiment les meilleurs pilotes du monde», s’est-il exclamé.

L’euphorie était de mise à l’ESOC pour cet événement historique, le premier rendez-vous avec une comète, mais la confiance était telle et les opérations se déroulaient si bien qu’elle restait mesurée: «La tension était bien plus forte au moment du lancement, il y a dix ans, et en janvier dernier, quand Rosetta s’est réveillée de presque deux ans d’hibernation profonde», soulignent plusieurs membres des équipes. Le lancement, en mars 2004, avait dû être reporté en raison de l’explosion d’une fusée Ariane.

Dans l’après-midi, les premières photos à haute résolution, prises à une distance d’environ 100 km, ont révélé après traitement des détails d’une précision stupéfiante du noyau de la comète, avec une résolution entre 2 et 2,5 mètres par pixel. On savait depuis quelques jours qu’il a une forme que personne n’attendait. Comparé à un canard de bain ou à une brioche, le noyau est en deux parties séparées par un étranglement, comme un cou. Les toutes dernières images montrent une topographie très variée, tourmentée, avec des blocs ressemblant à des rochers, des cratères, des falaises, des surfaces planes où quelque chose semble avoir coulé. Une dépression entre les deux parties de «Tchouri» (le petit nom de la comète) est nettement plus brillante que le reste, peut-être de la glace. Une photo extraordinaire, prise avec une très longue exposition, montre des jets de gaz qui en jaillissent.

«Mais il faut se souvenir que cette comète, comme les autres, est incroyablement sombre, d’un noir profond comme de l’asphalte fondu», note un des conseillers scientifiques de l’ESA, Mark McCaughrean. C’est le traitement des images qui permet de distinguer les détails. Des détails qui seront encore dix fois plus précis quand Rosetta s’approchera à une dizaine de kilomètres de la comète.

«Les relevés de températures semblent indiquer que le noyau a une surface poreuse, avec moins de glace et plus de poussière que nous le pensions, indique Fabrizio Capaccioni, responsable de ­VIRTIS, le spectromètre de cartographie. Mais tout cela doit être analysé et vérifié, nous n’en sommes qu’au début.»

Plus la comète s’approchera du Soleil, plus la chevelure, correspondant à l’«atmosphère» de la comète, sera importante. D’ailleurs son apparition est observée depuis quelque temps déjà, plus tôt que prévu. La formation de la chevelure et les jets gazeux impliquent forcément que de la glace est sublimée (passe du solide à l’état gazeux sans passer par l’eau liquide). La queue apparaîtra plus tard, en février peut-être. Mais elle ne sera jamais visible à l’œil nu.

Dorénavant, Rosetta et Tchouri foncent de concert vers le Soleil, à près de 55 000 km/h. L’intérêt d’être allé chercher la cible si loin est de suivre pendant plusieurs mois l’évolution de la comète entre son état naturel, glacé, et ses modifications à l’approche du Soleil qui va progressivement la réchauffer. En outre, les manœuvres d’approche et d’«atterrissage» sur le noyau auraient été infiniment plus compliquées encore sur une comète en plein dégazage. Car le 11 novembre, Rosetta frôlera la comète à 2,5 km pour larguer l’atterrisseur Philae, qui s’accrochera à la surface avec des harpons pour ne pas risquer de rebondir. Il fera des analyses in situ, notamment avec l’instrument suisse Rosina, deux spectromètres qui devront déterminer la composition de la chevelure de la comète. L’importance capitale de cet instrument est confirmée par son poids, premier souci de l’exploration spatiale: avec 28 kg, Rosina occupe le quart de la charge scientifique embarquée par la sonde.

Le concepteur de Rosina, Hans Balsiger, professeur à l’Institut de physique de l’Université de Berne, s’est battu lui et son équipe «comme un lion» pour pouvoir embarquer sur Rosetta, et obtenir que le deuxième spectromètre, complémentaire à l’autre et supprimé dans un premier temps, soit réintégré. Il est officiellement à la retraite depuis 2003 et il aura 77 ans le mois prochain, mais il ne pouvait pas abandonner son bébé en route, lui qui vit avec Rosetta depuis trente ans, depuis les tout débuts de sa conception. Il était donc à Darmstadt pour l’événement, et dirige encore une des dix équipes bernoises qu’il a constituées, qui vont analyser les données recueillies et en publier les résultats scientifiques.

«Oui, bien sûr, c’est le point culminant de ma carrière, surtout quand tout cela sera publié, souligne le professeur bernois, toujours passionné. Même si j’ai aussi participé à l’aventure de Giotto, qui a frôlé la comète de Halley en 1986, mais c’était si rapide…» Comme les autres participants présents, il jubile, mais sans être euphorique: «Je n’étais pas anxieux, on a même eu de la peine à ne pas considérer l’événement comme une évidence, une routine. Mais tout de même! c’est un miracle que tout fonctionne si bien après dix ans de vol et deux ans d’hibernation.»

Collaboratrice scientifique pour Rosina depuis 2000, sa collègue Annette Jäckel n’a pas chômé depuis, même si on lui demandait souvent, après le lancement à bord de la fusée Ariane, s’il n’était pas temps désormais de changer de job: «Scientifiquement, c’est génial, s’exclame-t-elle. J’ai vécu toutes les phases, les tests, le lancement, le voyage, et aussi la formation des jeunes pour transmettre mon expérience. Pour une aventure de si longue durée, ce dernier point est capital: avec l’ESA, M. Balsiger a réalisé neuf DVD pour la transmission de ses connaissances aux nouvelles générations de scientifiques et de doctorants, notamment pour l’utilisation des instruments de laboratoire.»

Le noyau de la comète a une surface poreuse, avec moins de glace et plus de poussière que prévu

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