Archéologie

Indo-Européens, le peuple introuvable qui hante les fantasmes racistes

Inventée par les linguistes et accaparée par les nazis, cette ethnie originelle continue à se dérober. Auteur d’une somme sur la question et invité à Genève pour une conférence, Jean-Paul Demoule déconstruit le mythe

C’est l’histoire d’une ethnie introuvable, malgré une quête acharnée. L’existence de nos ancêtres les Indo-Européens, source commune des langues et des civilisations du Vieux Continent, a été formulée par hypothèse au XIXe siècle. Les linguistes ont brandi des pièces à conviction, les archéologues ont cherché des traces en vain, les idéologues se sont emparés de l’idée. Le mythe de ce peuple conquérant alimente dès lors quelques délires majeurs, dont le nazisme et le suprématisme des «nouvelles droites». Auteur d’un vaste ouvrage détaillant la façon dont le concept s’est bâti (Mais où sont passés les Indo-Européens? Aux origines du mythe de l’Occident, Seuil, 2014), l’archéologue français Jean-Paul Demoule explique cette fascination.

Le Temps: C’est la première fois que vous consacrez un ouvrage au sujet, mais vous y travaillez depuis 35 ans…

Jean-Paul Demoule: C’était un problème fascinant, dont la résolution devait forcément passer par l’archéologie – c’est-à-dire par la découverte des traces matérielles d’un ou de plusieurs peuples se déplaçant dans l’espace et aboutissant aux populations historiquement connues qui parlent des langues indo-européennes telles que le grec, le sanskrit ou le hittite. Jeune archéologue, en commençant à accumuler de l’information là-dessus, je me suis aperçu que la solution se dérobait. Je me suis dit que le problème était mal posé.

– La notion a-t-elle toujours cours dans le monde actuel?

– Dans le monde savant, elle est très à la mode: ça fait partie des grands enjeux, ceux qui font parler de vous si vous travaillez là-dessus… Ce n’était pas le cas il y a quelques années. Après le nazisme, pendant 25 ans, il y a eu très peu de travaux. Le sujet est revenu à la fin des années 70 et aujourd’hui, il est entré dans le système académique anglo-saxon. J’étais dernièrement à Iéna, en Allemagne, où des généticiens d’un institut Max Planck ont montré qu’il y avait des ressemblances génétiques, il y a 5000 ans, entre la région des steppes et le nord de l’Europe. Si vous voulez vous faire financer, plutôt que de dire «J’ai retrouvé des ressemblances entre quinze squelettes de telle région et quinze de telle autre», vous dites «J’ai retrouvé les Indo-Européens»… En dehors du monde académique, l’idée habite certains nationalismes, y compris en Russie et en Inde.

– Vous évoquez deux choses à l’origine du mythe: la quête européenne d’un mythe fondateur et la découverte des ressemblances entre les langues. Un de ces deux aspects engendre-t-il l’autre?

– Ça commence sur le plan linguistique. Les linguistes sérieux disent d’ailleurs que la question indo-européenne est purement linguistique. Dès la Renaissance, on avait remarqué ces ressemblances. On avait alors un principe explicatif dans la Bible: Dieu parle en hébreu à Adam. Il y avait donc des érudits qui essayaient de faire dériver le latin et le grec de l’hébreu. À partir du moment où la Bible perd de son autorité, au XVIIe-XVIIIe siècle, et qu’on découvre le sanskrit (la langue ancienne de l’Inde), le champ des hypothèses devient plus vaste. On a un exemple à disposition: les langues romanes – français, espagnol, italien… – descendent du latin à travers la conquête romaine. On essaie dès lors d’appliquer cet exemple familier pour expliquer les ressemblances. À partir de là, l’hypothèse indo-européenne sert de solution pour un autre problème, propre à l’Europe. Tout groupe humain a un mythe d’origine. Dans le cas des Européens, ce mythe est donné par la Bible. Mais on doit la Bible aux Juifs, c’est-à-dire à une population que, dans l’Europe d’alors, on assassine, on expulse ou on spolie dès qu’il y a un problème. Cela crée une situation schizophrénique, très présente au XVIIIe siècle. Des gens comme Voltaire se demandent: est-ce qu’on doit vraiment notre culture à ce peuple de gardiens de chèvres qui vivaient dans le désert?

Lire aussi. Les origines multiples des Européens

– La quête d’une langue source et d’un peuple originel aboutit, selon votre expression, à désigner un «berceau à roulettes»…

– Dans la première moitié du XIXe siècle, la linguistique est une science allemande. En l’absence d’unité politique, la langue est la seule chose qui définit l’identité allemande: la notion d’un peuple originel est alors une manière de penser l’unité de la nation. À partir de la linguistique, on voit apparaître ainsi l’idée d’un peuple indo-européen, que les Allemands appellent «indo-germanique» et qui coïncide avec les Germains tout court. Des bords de la Baltique, ce groupe humain serait parti à la conquête du monde, s’abâtardissant à mesure qu’il allait vers le sud: il faudrait donc restaurer, dit-on, sa pureté originelle… À partir de la fin du XIXe siècle, les Indo-Européens deviennent un objet scientifique pour les autres pays d’Europe.

Concernant le «berceau à roulettes», on observe une logique de rapatriement d’Est en Ouest. Au début, puisque la notion tient à la découverte du sanskrit, on situe ce peuple en Inde. Un érudit suisse, le Genevois Adolphe Pictet, invente ensuite la paléontologie linguistique: on recherche les mots communs aux différentes langues, on considère qu’ils appartiennent à la langue d’origine et on suppose qu’ils décrivent le paysage et la société où cette langue était parlée. Si on trouve les mêmes mots pour désigner le chêne, le hêtre et le mouton, on en déduit que ces éléments étaient présents dans la patrie originelle. Pour Pictet, le berceau idéal est donc l’Asie centrale montagneuse, l’Afghanistan, avec des paysages qui ressemblent un peu à la Suisse… Plus tard, le berceau bouge vers les steppes au nord de la mer Noire, dans l’Ukraine actuelle. Puis, à partir de la fin du XIXe siècle, les savants allemands nationalistes proposent la Baltique, la Scandinavie et le nord de l’Allemagne. Les Anglais continuent à préférer un berceau asiatique, plutôt proche-oriental, et les Français sont partagés.

– Comment l’hypothèse indo-européenne alimente-t-elle celle d’une «race aryenne»?

– Le mot «aryen», utilisé par le nazisme et repris dans la politique raciale du gouvernement de Vichy, est un synonyme d'«indo-européen». Les textes indiens les plus anciens, datés de 1’500 à 1’000 av. J.-C., décrivent les luttes des forces du bien contre celles du mal: les premières sont appelées arya et les secondes, dâsas. Certains indo-européanistes ont voulu penser que ces légendes décrivaient des faits réels, et notamment l’arrivée des Indo-Européens en Inde.

– Y a-t-il des traces archéologiques qui étayent le mythe?

– On raisonne souvent de manière circulaire: si on suppose que les Indo-Européens viennent des steppes d’Ukraine, dès qu’on fait des trouvailles dans cette région, on va dire: «Voilà, ce sont les Indo-Européens»…

– Si l’on écarte l’hypothèse indo-européenne, comment expliquer les ressemblances des langues?

– Ces ressemblances sont plus complexes – et beaucoup moins nombreuses – qu’on ne veut bien le dire. On peut les expliquer avec un modèle en réseau, par des contacts entre populations, plutôt que sur la base d’un arbre généalogique qui partirait d’un point unique. Malheureusement, les modèles complexes se vendent plus difficilement que les explications simples.

Uni Dufour, salle U600, à 18h30

 

 

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