La piste en terre que nous empruntons a été détrempée par un violent orage, ayant frappé la côte ouest de l’île de Bangka, en Indonésie. Le soleil a beau être revenu, il faut continuer à pied, dans la moiteur étouffante de l’air, traverser une ancienne mine de cassitérite dont les parois rose-orangé nous transportent sur la planète Mars, puis longer des rangées d’hévéas parfaitement alignées.

Perçant à travers les plantations, le vacarme de moteurs indique que nous ne sommes plus très loin de notre lieu de rendez-vous. «C’est ici, derrière ces arbres. Je suis sûr que vous n’en croirez pas vos yeux», nous lance Uday Ratno, engagé au sein de l’ONG Walh, qui dénonce les ravages causés sur l’île par l’industrie minière de l’étain. Deuxième producteur mondial derrière la Chine, l’Indonésie en extrait chaque année près de 80 000 tonnes.

Depuis que je travaille à la mine, je me suis endurci. C’est dur, on est exposé aux maladies à cause de l’eau, aux blessures, mais on s’habitue

Ikran, 13 ans

L’essentiel provient de cette île, réputée depuis trois siècles pour la richesse de ses gisements en minerai. Un minerai utilisé pour souder les composants électroniques des téléphones, tablettes tactiles ou appareils photos. «On assiste depuis les années 2000 à une véritable ruée vers l’étain, reconnaît Uday Ratno. La demande est de plus en plus forte chez les fabricants. Dans un smartphone, il y a moins de 2 grammes d’étain. Cela paraît peu, mais en 2018, il s’est vendu 1,4 milliard de téléphones dans le monde. Le besoin est donc colossal.»

Pactole

Le boucan d’enfer des machines se fait de plus en plus proche. La forêt, rasée sur une dizaine d’hectares, a cédé la place à une morne plaine à laquelle les sols blanchâtres et les carcasses d’arbres morts donnent un aspect de fin du monde. Ici coulait autrefois une rivière. Mais son cours a été modifié pour laisser place à un gisement de cassitérite, le minerai d’où l’on extrait l’étain.

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A bord de radeaux, tout droit sortis du film Mad Max, une trentaine de mineurs creusent sans relâche les fonds boueux de deux étangs artificiels. Parmi eux, un jeune garçon attire notre attention. Il ne passe pas inaperçu avec son visage poupin au milieu des gueules sales des autres mineurs. «Je m’appelle Ikran, j’ai 13 ans», nous répond-il. L’adolescent a arrêté l’école il y a deux ans et appris le métier au côté de son père, en ne rechignant pas à la tâche et en essayant de faire oublier sa silhouette chétive. «Depuis que je travaille à la mine, je me suis endurci, avoue-t-il. C’est dur, surtout la première fois, on est exposé aux maladies à cause de l’eau, aux blessures, mais on s’habitue.»

Combien d’années faudra-t-il attendre avant que l’on retrouve un paysage normal?

Uday Ratno, de l’ONG Walhi

Debout sur son radeau de fortune, Ikran aspire le sable à 10 mètres de profondeur, à l’aide d’une pompe fixée à une lance. Il le tamisera ensuite sur des tapis à mailles afin d’en récolter la pâte noire de cassitérite. Et à le voir remplir son sac jusqu’à ras bord, on devine son excitation à peser son pactole. «Combien as-tu ramassé?» lui demande-t-on. «Soixante kilos, sourit-il. C’est une très bonne journée.» Au prix du marché, Ikran et son père pourront espérer gagner environ 350 francs. C’est un mois de salaire en Indonésie.

«Les sols sont morts, plus rien n’y pousse»

Cette soif d’étain s’est emparée de toute l’île. Selon l’ONG Walhi, plus de 60 000 mineurs exploiteraient les trois quarts de la superficie de Bangka, soit un million d’hectares. «Si la plupart des mines sont légales et exploitées en concessions par des compagnies publiques et privées, le reste des extractions est sauvage, déplore Uday Ratno. Voilà pourquoi on trouve des mines partout: au bord des routes, dans le jardin des maisons ou au milieu des forêts.»

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Résultat, certains paysages ont des airs d’apocalypse. Les mineurs n’utilisent pourtant pas de produits chimiques, même si l’huile et l’essence des machines d’extraction polluent sols et rivières. Mais l’eau, pompée dans les nappes phréatiques pour laver le sable, lessive tellement la terre qu’elle en perd tous ses éléments nutritifs. «Les sols sont morts, infertiles, plus rien n’y pousse. Combien d’années faudra-t-il attendre avant que l’on retrouve un paysage normal?» s’inquiète le militant.

Danger permanent

Le rythme effréné des extractions a fini par appauvrir les réserves d’étain sur terre. C’est donc en mer de Java que les mineurs continuent d’exploiter le filon. L’un des plus importants gisements se trouve au large de Batu Belubang, un village côtier situé dans l’ouest de l’île. Il suffit de marcher sur la plage pour constater les ravages des forages: sur des kilomètres, l’eau est marron, polluée par les centaines de radeaux et de bateaux pompant les fonds marins.

Un jour, il y a eu un affaissement dans le trou que nous creusions. Nous avons été enterrés vivants

Abdul Rahman, mineur plongeur

Nous nous approchons de l’un d’eux. Un salut de la main du chef d’équipage vaut invitation pour monter à bord. Hari Putri était pêcheur sur l’île indonésienne de Sulawesi. Il a tout abandonné il y a dix ans pour faire sa conquête de l’Ouest. Sa petite entreprise a très vite prospéré et il a dû embaucher: quatre mineurs travaillent avec lui. Parmi eux, Abdul Rahman, 34 ans. Depuis six ans, il est mineur plongeur. Equipé d’un masque et respirant grâce à un tuyau d’oxygène placé dans sa bouche, il travaille au fond de l’eau, à 6 mètres de profondeur, sans visibilité, deux à trois heures durant. «Le processus consiste à creuser un trou de 1 à 5 mètres de profondeur et à en pomper le sable.»

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A la remontée, Abdul Rahman est hagard. Il lui faut quelques minutes pour recouvrer ses esprits. «A chaque fois que je descends, je prie Dieu», dit-il. Ils ne sont plus nombreux comme lui à plonger. Beaucoup ont arrêté, à cause du danger: «Un jour, il y a eu un affaissement dans le trou que nous creusions. Nous avons été enterrés vivants. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés au fond, mais un de mes collègues ne s’en est pas sorti.»

Réserves limitées

Premiers touchés par la prolifération de ces mines sous-marines, les 45 000 pêcheurs de Bangka sont contraints d’aller jeter leurs filets au-delà des zones de forage. La sédimentation du sable a entraîné la destruction de récifs de corail, habitats naturels d’espèces de poissons. «Les coraux sont ensevelis sous le sable tamisé par les mineurs. Les poissons vont donc ailleurs, plus loin au large. Regardez, cela fait une heure que nous pêchons et nous n’avons rien pris alors que la zone était riche en maquereaux avant», soupire Darma, un pêcheur bien déterminé à faire cesser ces forages illégaux.

«On a déjà manifesté devant le palais du gouverneur pour réclamer l’arrêt des mines et la protection du littoral», proteste-t-il. Une revendication qui sera difficile à prendre en compte. L’économie de l’île dépend à plus de 60% de l’industrie minière. Pourtant, les réserves d’étain sont limitées. Selon des études géologiques, les sous-sols de Bangka recèleraient moins d’un million de tonnes d’étain. Au rythme des extractions, cela ne représente qu’une dizaine d’années d’exploitation.

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