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Les insecticides, la drogue des bourdons?

De nouvelles preuves s’accumulent contre les néonicotinoïdes, les insecticides les plus employés dans le monde. Deux nouvelles études confirment leur impact sur les abeilles et les bourdons

Les insecticides, la drogue des bourdons?

Ecologie De nouvelles preuves s’accumulent contre les néonicotinoïdes, les insecticidesles plus employés dans le monde

Deux études confirment leur impactsur les abeilles et les bourdons

Imidaclopride, clothianidine et thiamétoxame. Ces trois insecticides de la famille des néonicotinoïdes ont été proscrits il y a deux ans, dans l’Union européenne (UE) comme en Suisse, sur les cultures de colza et de maïs, en raison des forts soupçons d’effets délétères sur les bourdons, les abeilles sauvages et les abeilles domestiques. Un moratoire décrété le temps d’accumuler de nouveaux résultats scientifiques, et qui doit être rediscuté, pour l’UE, à la fin de cette année. «Depuis deux ans, des centaines d’études ont confirmé l’impact néfaste des néonicotinoïdes sur les insectes pollinisateurs; aucune n’a montré d’innocuité», souligne Jean-Marc Bonmatin, du Centre de biophysique moléculaire d’Orléans (France), qui participe à l’Evaluation mondiale intégrée (WIA), un gigantesque travail d’analyse de la littérature scientifique disponible sur les néonicotinoïdes. De fait, une étude, réalisée en 2013 par une chercheuse d’un organisme public britannique penchait bien pour leur innocuité. Mais après qu’elle eut rejoint Syngenta, un géant des pesticides, une réévaluation de ses données a conclu à un effet néfaste, faisant peser des soupçons de conflit d’intérêts sur la scientifique.

L’argument des firmes agrochimiques battu en brèche

Les deux nouvelles pièces apportées aujourd’hui au dossier par Nature ne réjouiront pas Syngenta, Bayer et BASF, les géants des néonicotinoïdes. Et notamment les travaux conduits en laboratoire par une équipe anglo-irlandaise, qui taillent en pièces un argument souvent invoqué par les défenseurs des néonicotinoïdes, à savoir que les insectes pollinisateurs seraient capables de repérer ces substances et d’éviter les champs qui en contiennent.

«Nous montrons en effet que les abeilles et les bourdons ne disposent pas de neurones gustatifs capables de détecter la présence d’imidaclopride, de thiamétoxame ou de clothianidine», explique Geraldine Wright, de l’Université de Newcastle, coauteure de cette étude. Autrement dit, ils ne disposent pas de capteur physiologique qui leur permettrait de les repérer et de les éviter. Mais il y a plus grave: l’étude montre que quand ils ont le choix, abeilles sauvages et bourdons préfèrent consommer du nectar artificiel contenant des néonicotinoïdes! Un effet constaté pour le thiamétoxame et la clothianidine, mais pas pour l’imidaclopride. Et une action qui ne semble pas toucher les abeilles domestiques. «Il semble que ces deux molécules agissent sur les mécanismes de la récompense dans le cerveau des insectes», explique Geraldine Wright, qui utilise l’abeille comme modèle pour ses travaux en neurosciences. En déclenchant du plaisir chez l’insecte, ces néonicotinoïdes agiraient comme un produit stupéfiant!

En Suède, le groupe animé par Maj Rundlöf a de son côté travaillé en plein champ, en sélectionnant seize parcelles avec un soin tout particulier. En effet, les caractéristiques paysagères d’un site peuvent influer sur le comportement des insectes. Pour s’en affranchir, le groupe a déterminé huit types de paysages, et défini pour chacun deux parcelles distantes de 20 à 100 kilomètres. A chaque fois, l’une a été semée avec des graines de colza enrobées de clothianidine, quand l’autre était ensemencée avec des graines non traitées.

Abeilles domestiques moins sensibles

Le verdict est sans appel, pour les abeilles sauvages et les bourdons, du moins. «Nous constatons une réduction de la densité d’insectes, de leur prise de poids et de leur taux de reproduction ainsi qu’une activité de nidation plus restreinte», souligne Maj Rundlöf. C’est en particulier le cas pour l’abeille solitaire. Dans les pièges installés avant la floraison du colza, les chercheurs ont retrouvé des cocons à proximité de six des huit parcelles non traitées, mais aucun près des parcelles traitées.

Pour les abeilles domestiques, en revanche, l’équipe suédoise n’observe pasd’effet délétère qui pourrait être lié à la présence de clothianidine. «Certains paramètres sont beaucoup plus difficiles à mesurer sur l’abeille domestique, qui est beaucoup plus petite et légère que le bourdon. Mais il semble bien que celle-ci soit moins sensible à cette molécule insecticide.»

Ce serait donc une bonne nouvelle pour les abeilles? Peut-être, mais sûrement pas pour l’agriculture et la biodiversité. Car avec sa dimension symbolique, l’abeille à miel est devenue pour le public et les scientifiques un véritable lanceur d’alerte, un indicateur de bon état de la nature. «Je trouve ce résultat très inquiétant, admet Maj Rundlöf. Car il confirme que l’abeille domestique n’est pas un bon témoin de l’état de la nature. Les pollinisateurs sauvages ont un rôle essentiel dans la biodiversité.»

«Les abeilles domestiques ont une forte importance économique, mais on sous-estime souvent le rôle des abeilles sauvages et des bourdons dans la pollinisation», souligne Richard Gill, de l’Imperial College de Londres, qui a été invité par Nature avec Nigel Raine, de l’Université canadienne de Guelph, à commenter les deux travaux publiés ce jeudi. Jean-Marc Bonmatin estime aussi qu’il faut repenser la manière dont on surveille l’environnement. «On oublie que le comportement des abeilles domestiques est façonné par l’homme. Ces travaux confirment qu’aucun insecte ne permet de prédire ce qui se passe pour les autres.»

Pour Jean-Marc Bonmatin, la messe est dite. «Vu l’avalanche d’études sur les effets des ­néonicotinoïdes, il me paraît impensable que l’UE revienne en arrière et que ces produits soient à nouveau autorisés.» En France, le sujet divise les élus: alors que le Sénat – traditionnellement plus proche du monde agricole – se refuse à bannir les néonicotinoïdes, les députés ont voté, en première lecture, leur interdiction à partir de 2016. «Il faut être prudent dans ce dossier, insiste Richard Gill. Car en permettant un enrobage des semences, ces produits suppriment le recours à l’épandage aérien, qui dissémine beaucoup plus de substances dans la nature. Il faut soigneusement peser les risques et les bénéfices.»

Ces molécules agiraient sur les mécanismes de la récompense dans le cerveau des insectes

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