Grande interview

Irène Frachon, dénonciatrice du Mediator: «La conscience des conflits d’intérêts fait défaut chez les médecins»

La pneumologue française Irène Frachon s’est battue pour faire reconnaître la toxicité du Mediator, dangereux coupe-faim commercialisé par le laboratoire Servier, puis pour que les victimes obtiennent réparation. Elle relate ce parcours semé d'embûches

C’est grâce à elle qu’un des plus grands scandales sanitaires du début de ce siècle a été révélé au grand jour. La pneumologue Irène Frachon a joué un rôle décisif dans l’affaire du Mediator, médicament toxique du laboratoire Servier qui a fait 2000 morts en France jusqu’à son retrait du marché en 2009.

Depuis la Bretagne où elle est installée, la médecin a dû se battre contre vents et marées pour faire reconnaître la dangerosité du coupe-faim, vendu comme antidiabétique par le laboratoire français. Un combat qui a amené cette mère de quatre enfants à découvrir les failles du système de contrôle des médicaments et l’emprise des laboratoires pharmaceutiques sur le monde médical.

Celle qui a été surnommée l'«Erin Brockovich française» était de passage en septembre en Suisse, pour une conférence à la Fondation Brocher, sise à Hermance dans le canton de Genève, et active dans l’éthique médicale. Rencontre avec une empêcheuse d’empoisonner en rond.

Comment vous êtes-vous retrouvée au cœur de l’affaire du Mediator?

Je ferais commencer l’affaire en 2007. Cette année-là, au CHU de Brest, j’ai pris en charge une dame obèse qui souffrait d’une maladie rare, l’hypertension pulmonaire. Elle prenait du Mediator depuis des années, pour un diabète. Cela m’a fait tiquer, car quinze ans auparavant, alors que j’étais en formation, j’avais vu des jeunes femmes mourir de cette même maladie après avoir pris un coupe-faim de Servier, l’Isoméride. A l’époque, il y avait eu une bataille pour faire interdire cette molécule et cela m’avait marquée. J’ai donc repensé à cette affaire et je me suis demandé si ces deux médicaments n’avaient pas un lien de parenté.

Pour le savoir, vous avez dû mener l’enquête.

Oui, car il n’existait presque aucune information sur le Mediator dans les bases de données scientifiques. J’ai donc contacté le laboratoire Servier, qui m’a répondu, par courrier, qu’il s’agissait de deux produits radicalement différents. J’avais pourtant lu dans la revue médicale indépendante Prescrire qu’ils étaient proches. J’ai donc écrit à cette revue, qui m’a procuré des publications scientifiques datant des années 1970, dans lesquelles des chercheurs de Servier décrivaient une nouvelle molécule dérivée de l’Isoméride, qui n’était autre que le Mediator!

A lire dans nos archives: Mediator: le rapport accable Servier et la surveillance des médicaments

J’ai par ailleurs eu accès à d’autres documents qui montraient que ces deux médicaments se dégradaient en la même molécule, la norfenfluramine, une fois dans l’organisme. Or c’est cette molécule qui avait été incriminée lors du retrait de l’Isoméride en 1997, car elle attaque les valves cardiaques.

J’ai alors pris conscience que Servier me mentait, et que son médicament était un poison

Irène Frachon

Des collègues cardiologues ont d’ailleurs commencé à faire le lien entre la prise du Mediator et des atteintes graves des valves cardiaques appelées valvulopathies. J’ai alors pris conscience que Servier me mentait, et que son médicament était un poison. A l’époque, entre 300 000 et 400 000 personnes en prenaient en France: j’en ai perdu le sommeil.

Comment avez-vous donné l’alerte?

J’ai demandé à être entendue par l’Agence du médicament (ou Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, ANSM, ndlr).

J’étais furieuse, car tous ces malades n’avaient aucune chance d’obtenir réparation.

Mais à ma grande surprise, je me suis fait balader. Moi et mes collègues n’étions pas pris au sérieux. J’ai heureusement obtenu le soutien d’un médecin de l’Assurance maladie, qui s’est basé sur les cas d’un million de diabétiques pour montrer que le risque de chirurgie cardiaque explosait avec la prise du Mediator. Son travail a enfin fait réagir l’Agence du médicament, qui a retiré le Mediator du marché fin 2009. Mais cela s’est fait en catimini: il n’y a pas eu de dépistage de victimes potentielles. J’étais furieuse, car tous ces malades n’avaient aucune chance d’obtenir réparation.

Vous avez alors écrit un livre pour dénoncer cette situation.

Oui, il s’intitule Mediator 150 mg, Combien de morts? et il est sorti en juin 2010 aux éditions Dialogues. Servier est parvenu à le faire censurer, ce qui est incroyable, car la nocivité du médicament avait été reconnue officiellement. Mon éditeur a toutefois ressorti le livre, avec un titre censuré, et un député, Gérard Bapt, a demandé des comptes à l’Agence du médicament. Nous sommes finalement parvenus à confronter cette institution: le 16 novembre 2010, elle a reconnu un bilan d’au minimum 500 morts liés au Mediator. J’ai alors cru que je voyais le bout du tunnel.

Au début de l’année suivante, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales a montré que Servier avait tout manigancé, mais que l’Agence avait tourné la tête et qu’il y avait manifestement des conflits d’intérêts majeurs entre le laboratoire et l’institution. La loi Bertrand a introduit plus de transparence sur les déclarations publiques d’intérêt, notamment au sein de l’Agence du médicament. Il y a aussi eu l’ouverture d’une instruction judiciaire et la mise en place d’un processus d’indemnisation par la loi.

L’indemnisation des victimes a-t-elle pu avoir lieu?

Malheureusement non, pas immédiatement. En 2012, ça a été la gueule de bois: tous les processus d’indemnisation capotaient. Le lien de causalité entre les maladies cardiaques des victimes et la prise du Mediator n’était presque jamais reconnu par les experts cardiologues. Pourquoi? Parce que ce lien leur avait échappé pendant toute leur carrière, et qu’ils n’étaient pas prêts à accepter qu’une petite pneumologue de province ait mis le doigt sur le problème.

J’ai hésité à entamer une grève de la faim! Mais je me suis remise au travail.

Il faut dire que le Mediator était commercialisé depuis 1976, cela remettait donc en cause des acquis profonds. Et puis Servier était et demeure un sponsor majeur de la cardiologie française. Il était donc beaucoup plus simple de développer un discours négationniste.

Comment avez-vous vécu ce nouveau revers?

Cela a été le moment le plus dur. J’ai hésité à entamer une grève de la faim! Mais je me suis remise au travail. De nombreuses études étaient parues entre-temps, qui évaluaient le risque de développer une maladie cardiaque suite à une prise du Mediator. On a comparé les taux de maladies cardiaques attribuées au Mediator par les experts avec les taux théoriques prévus par les études, ça ne collait pas. On aurait dû identifier beaucoup plus de victimes! Marisol Touraine [à l’époque ministre de la Santé, ndlr] a alors fait passer une loi pour qu’on puisse rouvrir les dossiers des patients déboutés. Il a fallu tout refaire!

J’ai relu personnellement 5000 à 6000 dossiers d’expertise, cela m’a pris des années. Mais aujourd’hui, le processus indemnitaire est à peu près sur les rails. Plus de 3500 dossiers ont été acceptés. Parmi les victimes, il y a plusieurs centaines d’opérés cardiaques, dont l’espérance de vie est très réduite, qui sont enfin correctement indemnisées. De nombreuses autres personnes ont des atteintes plus petites: elles ne peuvent plus faire de sport ou leur ménage sans être crevées. Leur qualité de vie est très dégradée, mais elles n’obtiennent pas de grosses indemnités. Ce sont majoritairement des femmes: elles constituent 80% des victimes.

Quel regard portez-vous sur votre parcours de lanceuse d’alerte?

Ce qui m’a beaucoup choquée, c’est que j’ai fait tout ce qu’il fallait pour alerter les autorités, en suivant la voie très académique. J’ai publié des études dans des revues scientifiques à comité de lecture et j’ai signalé les cas suspects au dispositif de pharmacovigilance. Je ne me suis pas contentée de publier une vidéo sur YouTube! Mais cela n’a pas été suffisant. Heureusement, j’ai eu la chance de bénéficier du soutien de ma hiérarchie, ce qui est rare chez les lanceurs d’alerte. Je n’ai pas perdu mon job. Au contraire, on m’a déchargée de certaines fonctions et on ne m’a jamais demandé de comptes sur mes absences.

Jacques Servier: une personnalité paranoïaque, mégalomane, adepte de la théorie du complot. Le terme de secte apparaît d’ailleurs dans le dossier d’instruction.

J’ai aussi reçu de l’aide de nombreuses personnes, des collègues médecins, des journalistes, des personnalités politiques et des artistes. Ces dernières années ont tout de même été très éprouvantes, pour moi comme pour ma famille. J’ai accompagné la peur, la douleur et la colère des victimes. Je suis en contact avec elles, certaines sont mortes dans mes bras. C’est la raison essentielle de mon engagement.

Comment expliquez-vous les pratiques du laboratoire Servier?

Servier est la structure d’un seul homme, Jacques Servier, une personnalité paranoïaque, mégalomane, adepte de la théorie du complot. Le terme de secte apparaît d’ailleurs dans le dossier d’instruction, et les méthodes qui y sont décrites sont effarantes. Il enquêtait sur les gens qu’il embauchait par le biais d’une police interne! Cet homme est à l’origine de la culture délinquante de son entreprise.

Tous ses produits sont suspectés des mêmes types de manipulation que le Mediator. D’ailleurs, presque tous les médicaments issus de Servier ont été déremboursés ou retirés du marché, souvent pour des raisons de pharmacovigilance. Dans le domaine de la pneumologie, je peux citer le Vectarion, destiné à combattre l’insuffisance respiratoire, qui ne sert à rien et qui est un poison pour les nerfs des membres inférieurs.

Ces dérives constituent-elles un cas isolé au sein de l’industrie pharmaceutique?

J’évite de faire l’amalgame avec les autres acteurs de ce secteur; à mon sens, Servier est clairement un cas à part, une boîte structurellement criminelle. Mais cette affaire m’a dessillée sur la dangerosité potentielle des conflits d’intérêts entre l’industrie pharmaceutique et les médecins. Il faut garder en tête que c’est une des industries qui génèrent le plus de bénéfice, devant le luxe ou l’agroalimentaire. Les grands laboratoires pharmaceutiques sont des machines à fric pour les investisseurs. Cela ouvre forcément la porte à des dévoiements.

Où en est le procès Servier?

L’instruction pénale a établi que la Mediator avait fait à peu près 2000 morts, par empoisonnement. Le laboratoire Servier a été renvoyé devant le tribunal correctionnel pour tromperie aggravée, escroquerie, prise illégale d’intérêt, blessures et homicides involontaires et trafic d’influence. L’Agence du médicament a de son côté été mise en examen pour homicide involontaire par négligence. Jacques Servier lui-même a été mis en examen, mais il est mort en 2014. Le procès n’aura pas lieu avant 2019, car il est difficile à organiser. Il y a 4000 parties civiles, c’est bien au-delà des capacités de la justice! C’est malheureux, car pendant ce temps les victimes et les prévenus meurent. Or l’indemnisation n’est pas la justice.

Que faut-il changer pour qu’un tel drame ne se reproduise pas?

Il faut former les médecins aux conflits d’intérêts. Les doyens des universités se sont engagés à le faire auprès des jeunes générations, mais les médecins seniors continuent de nier les risques. Ils sont convaincus d’avoir un esprit critique qui les protège. C’est ce qu’on appelle l’illusion d’unique invulnérabilité, on considère que le problème ne concerne que les autres.

A lire: Des solutions pour gérer les conflits d’intérêts en recherche clinique

Pour l’association Formindep, avec laquelle je travaille, les conflits d’intérêts sont un facteur de risque sanitaire. Comme un chirurgien qui doit se laver les mains avant d’opérer, tous les médecins doivent prendre des décisions pour les patients sans être trop influencés par les labos, et à ce titre ils devraient renoncer à certains avantages et financements, qui sont d’abord des moyens d’influence. Il faut certes davantage de contrôle, de transparence et de répression dans les activités pharmaceutiques, mais je pense que c’est surtout cette prise de conscience qui fait défaut, aujourd’hui encore.


PROFIL

  • 1963 Naissance à Boulogne-Billancourt, en région parisienne.
  • 1988 Docteure en médecine, elle se spécialise en pneumologie.
  • 1996 Installation à Brest, occupe un poste au CHU de la ville.
  • 2007 Rencontre avec une première patiente victime du Mediator.
  • 2009 Interdiction du médicament.
  • 2010 Sortie de son livre «Mediator 150 mg, Combien de morts?».
  • 2011 Un processus d’indemnisation est mis en place pour les victimes et Jacques Servier est mis en examen pour «tromperie sur les qualités substantielles avec mise en danger de l’homme».
  • 2016 Sortie du film «La fille de Brest», d’Emmanuelle Bercot.
  • 2019 Ouverture probable du procès pénal de Servier et de l’ANSM.

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Questionnaire de Proust

Un livre qui a marqué votre vie?

Entre marins de l’amiral Hubert Meyer, mon grand-père. Il a participé à la libération des poches de l’Atlantique pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Votre principal défaut?

Péremptoire.

Un lieu pour déconnecter?

Le Trez Hir, en Finistère, en face de la mer d’Iroise. C’est sublime et j’y habite depuis peu.

Un autre métier que vous auriez pu exercer?

Chanteuse lyrique. Je pratique d’ailleurs le chant.

Votre péché mignon?

Le chocolat, même si ce n’est pas très original.

Une personnalité qui vous inspire?

Le Prix Nobel de la Paix Albert Schweitzer. Il est à l’origine de ma vocation médicale.



La Suisse et le Mediator

Dès 1997, Swissmedic a émis des doutes quant à la sécurité du Mediaxal, nom sous lequel Servier entendait commercialiser le Mediator en Suisse. En cause, des similitudes entre ce médicament et d’autres substances utilisées comme coupe-faim, qui s’étaient avérées dangereuses pour la santé. Servier a alors rapidement retiré le médicament du marché suisse, sans attendre une interdiction des autorités. Le laboratoire a invoqué la petite taille du marché helvétique pour justifier ce retrait.

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