Avec la pandémie de Covid-19, nous avons tous vécu un printemps hors du commun. Mais pour Isabella Eckerle, cela a franchement été le baptême du feu. A la tête depuis deux ans du nouveau Centre de recherche sur les maladies virales émergentes des Hôpitaux universitaires et de l’Université de Genève, créé à la suite de la dernière épidémie d’Ebola, la virologue s’est retrouvée en première ligne dans la lutte contre le SARS-CoV-2.

Spécialiste des zoonoses, ces maladies infectieuses issues du monde animal, la doctoresse allemande est passée par le laboratoire du célèbre chercheur berlinois Christian Drosten et a mené des recherches au Ghana et au Gabon sur les virus des chauves-souris et les fièvres inexpliquées chez les enfants, avant de rejoindre le bout du lac où elle s’est établie avec son mari, également virologue, et leur enfant. Son centre de recherche fédère des compétences variées allant de l’épidémiologie à l’immunologie en passant par la vaccinologie.

Le Temps: En tant que spécialiste des coronavirus, quand avez-vous commencé à vous inquiéter de l’émergence du SARS-CoV-2?

Isabella Eckerle: Tout a débuté par des rumeurs sur un nouveau virus qui se répandait en Chine. Je me vois encore en train d’en parler avec des amis le soir du Nouvel An. J’ai alors commencé à suivre la situation de près et à travailler sur des méthodes de détection pour différents types de coronavirus. Notre centre abrite le laboratoire de référence de l’OFSP pour les maladies virales émergentes et, à ce titre, notre premier rôle était de mettre sur pied des solutions de diagnostic. Le 10 janvier, lorsque la séquence génétique du nouveau coronavirus a été rendue publique, nous nous sommes aperçus qu’il était proche du SARS-Cov-1, qui avait émergé en Chine fin 2002. Grâce à des échanges avec le laboratoire de Christian Drosten à Berlin, qui connaît bien ce virus, nous avons été en mesure de mettre très rapidement au point un des premiers tests diagnostics pour le SARS-CoV-2, dès le 16 janvier.

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Malgré cette anticipation, il y a eu un moment où votre laboratoire a été débordé…

Oui. Quand nous avons détecté notre premier cas, fin février, nous avions une bonne maîtrise des méthodes de test, ce qui était rassurant. Mais au début du mois de mars, la demande globale en diagnostic est devenue si importante que nous avons manqué de réactifs chimiques, d’écouvillons et de tubes à essai appropriés. Nous avons dû faire appel aux autres laboratoires de l’université pour trouver du matériel. J’ai trouvé cela très choquant. Connaître de telles perturbations est courant lorsqu’on travaille dans un pays à faible revenu, mais je ne pensais pas que ce soit possible en Suisse. Cela m’a fait réaliser à quel point les chaînes d’approvisionnement dans le domaine médical sont fragiles.

Vous attendiez-vous à connaître une telle pandémie au cours de votre carrière?

Tous les virologues vous le diront: la question n’était pas de savoir si une telle pandémie se produirait un jour, mais quand. Donc oui, je m’attendais à l’émergence et à la propagation d’un nouveau virus. En revanche, je ne prévoyais pas qu’il entraînerait de telles perturbations. Rétrospectivement, nous avons été plutôt chanceux lors des dernières épidémies causées par des virus émergents. Par exemple, avec le SARS-CoV-1, les gens tombaient très malades mais pouvaient facilement être isolés avant le stade où ils devenaient contagieux, ce qui a facilité la lutte contre la maladie. Avec le SARS-CoV-2, c’est différent: on peut être infecté mais asymptomatique, ou simplement souffrir d’un mal de tête, par exemple, et malgré tout répandre le virus. C’est un des aspects de ce nouveau coronavirus que je trouve le plus déstabilisant.

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Votre laboratoire a aussi élaboré des tests de détection des anticorps dirigés contre le SARS-CoV-2, les fameux tests sérologiques. Que nous apprennent-ils?

Nous avons mené une étude dans le canton de Genève afin de déterminer quelle part de la population a développé des anticorps contre le SARS-CoV-2, ce qui suggère un contact avec le virus. On appelle cela une étude de séroprévalence. Pour cela, nous nous sommes adossés à l’enquête «Bus Santé» qui se penche sur les maladies chroniques dans une cohorte représentative de la population du canton. Nous avons contacté les participants pour qu’ils donnent leur sang et pour y rechercher la présence d’anticorps contre le SARS-CoV-2. Nous avons été déçus de n’en découvrir que chez 10% des participants seulement. Nous imaginions que davantage de personnes avaient été en contact avec le virus, et donc potentiellement protégées. Le taux de séroprévalence à Genève est globalement comparable à ce qui a été trouvé ailleurs en Europe. Cette observation montre que nous devons continuer à nous prémunir contre le virus.

Les personnes qui possèdent des anticorps contre le SARS-CoV-2 sont-elles protégées contre une nouvelle infection?

Il n’y a pas de réponse claire à cette question pour l’instant. On sait qu’en général, après une infection par un coronavirus, le corps humain développe une immunité, mais seulement pour un certain temps. Il ne faut donc pas s’attendre à être protégé à vie après une infection par le SARS-CoV-2, comme on peut l’être après avoir contracté la rougeole, par exemple. La protection contre le nouveau coronavirus pourrait durer une à deux années. Dans un de nos programmes de recherche, nous suivons des personnes qui ont été infectées par le nouveau coronavirus et ont développé une forme légère du Covid-19. Chez certaines, le niveau d’anticorps a déjà chuté trois mois après l’infection, ce qui n’est pas très bon signe. Peut-être subsistent-ils plus longtemps chez les personnes ayant contracté des formes sévères de la maladie.

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Fallait-il confiner la population pour lutter contre la propagation du coronavirus?

Oui. D’ailleurs, on peut le constater aujourd’hui en comparant les politiques menées dans les différents pays. Les Etats-Unis, qui ont pris des mesures tardives, enregistrent un grand nombre de décès. A l’inverse, un pays comme la Nouvelle-Zélande, où des mesures strictes ont été adoptées rapidement, ne déplore qu’un petit nombre de cas. Je pense que la Suisse s’en est bien sortie, car même si certaines régions comme le Tessin ou Genève ont été fortement touchées, les services de soins intensifs des hôpitaux n’ont jamais été débordés. Donc, même si je comprends les préoccupations autour de l’impact économique du confinement, il me semble important de rappeler que cette mesure était nécessaire.

Les scientifiques ont été très sollicités, dans cette crise, pour appuyer la prise de décisions politiques. Ce rôle est-il facile à tenir?

Non. Je trouve qu’il est ardu de donner des conseils aux politiques ou au grand public, nous ne sommes pas formés à cela. Et puis, dans cette pandémie, on nous a souvent posé des questions pour lesquelles nous n’avions pas encore de réponse. Dans cette situation, c’est à chaque expert de décider de l’attitude à adopter: faut-il rendre publics des résultats encore préliminaires, avec le risque d’être rapidement contredit? Ou conserver ses données jusqu’à ce qu’elles soient parfaitement validées, avec le risque de priver le public d’informations importantes? Quoi qu’on décide, on a l’impression de mal faire. Mais je pense tout de même que notre rôle est plus simple que celui des politiques, qui ont dû décider de mesures strictes en pesant les intérêts entre la santé publique, l’économie, le bien-être de la population et d’autres critères encore.

Sur la contagiosité des enfants, on a lu tout et son contraire. Que peut-on en dire aujourd’hui?

Cette question demeure très débattue. Les enfants souffrent le plus souvent de formes bénignes de la maladie, mais peuvent-ils propager le virus? Les études épidémiologiques indiquent que, le plus souvent, ce ne sont pas les enfants qui contaminent leurs proches, mais l’inverse. Cela suggère qu’ils ne jouent pas un rôle très important dans la propagation du virus. Mais ces observations ont souvent été faites dans des pays soumis à un confinement. Or, si les enfants ne vont pas à l’école et qu’ils restent à la maison, cela pourrait expliquer pourquoi ils sont contaminés par leurs parents, qui, eux, vont au travail ou faire des courses. Dans notre laboratoire, nous avons effectué des tests pour savoir si les virus retrouvés chez les enfants malades avaient la même capacité infectieuse que ceux des adultes et nous n’avons pas trouvé de différence. D’un point de vue biologique, ils possèdent bien la capacité de transmettre le virus. Il reste donc beaucoup de questions ouvertes et il est difficile d’en tirer des conseils pratiques. Je pense que dans leur décision de rouvrir les écoles, les autorités ont pris en compte non seulement le risque infectieux pour les enfants, mais aussi le fait qu’ils doivent apprendre et retrouver des relations sociales. La bonne nouvelle, c’est que pour l’instant on n’a pas observé d’augmentation du nombre de cas avec la reprise de l’école. Il faut continuer à suivre de près la situation et ne pas envoyer ses enfants à l’école s’ils sont malades.

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Craignez-vous une seconde vague?

Je ne sais pas si nous connaîtrons une seconde vague, mais il est très probable qu’à un moment nous aurons une nouvelle augmentation des cas, sans doute sous forme d’épidémies locales liées à des rassemblements sociaux. Alors que les différents pays européens sont en train d’assouplir leurs mesures, nous saurons dans quelques semaines s’il faut en rétablir certaines. Mais ce qui est sûr, c’est que par rapport à la première vague, nous serons mieux préparés. Nous avons maintenant la capacité de tester les personnes qui ont des symptômes ainsi que leurs proches. Nous connaissons mieux le virus, les gestes pour éviter de le propager, les groupes à risque, etc. Nous ne repartons pas de zéro. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il pourrait être de plus en plus difficile de convaincre la population de respecter certaines mesures. Les gens sont fatigués et n’arrivent pas à s’y retrouver dans la masse d’informations qui circulent. De nombreuses théories du complot prolifèrent. Je comprends qu’on puisse se sentir perdu: moi-même, alors que je connais bien le domaine, cela me prend parfois un moment pour évaluer le sérieux de telle ou telle nouvelle information…

Vous regrettez la faible présence de femmes scientifiques dans le débat public sur la lutte contre le SARS-CoV-2. Comment l’expliquer?

Il y a beaucoup d’hommes très compétents qui s’expriment sur ce sujet, mais il y en a aussi qui se présentent comme experts alors qu’ils n’ont jamais publié d’études sur les coronavirus avant 2020. Or il y a d’excellentes chercheuses en virologie, les femmes ne sont pas moins nombreuses que les hommes dans ce domaine. Pourquoi ne les voit-on pas davantage? Je pense que c’est d’abord parce que bon nombre d’entre elles ont des tâches familiales à assumer. Pour les femmes, la carrière scientifique est de toute façon plus difficile pour cette raison, mais cela a été renforcé pendant la pandémie. J’en ai fait moi-même l’expérience: au plus fort de la crise, je ne pouvais pas délaisser mon laboratoire ni ma famille, donc j’ai fait l’impasse sur des demandes d’interview. J’ai aussi l’impression que les femmes sont plus réticentes que les hommes à exprimer des opinions tranchées; elles offrent souvent des avis nuancés, qui ne sont pas très propices aux gros titres. Enfin, de nombreuses femmes occupent des postes techniques ou opérationnels importants, mais pas très exposés. Il faut donc un peu chercher les femmes expertes dans la crise du coronavirus. Mais elles sont bien là, et je trouverais dommage qu’on ne le sache pas.

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Questionnaire de Proust

Une chose que la crise du Covid-19 vous a apprise?

A quel point nos systèmes de santé sont fragiles, et nos sociétés inégalitaires.

Une chose qui pourrait être améliorée dans la lutte contre le coronavirus en Suisse?

Plus d’attention devrait être apportée au rôle des enfants dans la transmission de la maladie et le port du masque devrait être obligatoire dans les magasins et les transports publics.

Un remède contre les théories du complot?

Une information largement accessible et facile à comprendre, émanant de sources fiables et du bon journalisme scientifique.

Un endroit où pourraient apparaître de nouveaux virus?

L’Amérique du Sud. La déforestation de larges pans de forêts primaires nous expose à des virus qui n’ont encore jamais été en contact avec l’être humain.

Un autre virus qui vous inquiète?

Le MERS, un autre coronavirus présent chez les chameaux et qui peut infecter les êtres humains en cas de contact rapproché.

Des projets pour décompresser cet été?

Randonner dans les Alpes et nager dans le lac Léman, et pendant les vacances rendre visite à ma famille en Allemagne.


Profil

1980 Naissance à Spire, en Allemagne.

2001-2008 Etudes de médecine à Heidelberg. Elle travaille ensuite comme médecin à l’hôpital d’Heidelberg.

2011 Rejoint le laboratoire de Christian Drosten, alors à l’Université de Bonn. Effectue plusieurs séjours de recherche à Kumasi, au Ghana, et à Lambarene, au Gabon.

2017 Diplôme de médecine tropicale à l’Ecole d’hygiène et de médecine tropicale de Londres.

2018 Naissance de son fils. Devient professeure aux HUG.