Transplantation

Israël bat des records en matière de dons de rein altruistes

Chaque année en Israël, quelque 120 personnes offrent leur rein à un inconnu. Ce geste, très rare en Suisse et interdit en France, est apparemment le résultat d’une politique volontariste

Le petit village de Yizhar, situé en Cisjordanie, à une cinquantaine de kilomètres de Naplouse, détient un curieux record: celui de la communauté israélienne qui compte le plus grand pourcentage de donneurs de rein altruistes. Le phénomène est tel que certains ont proposé de rebaptiser «rue des Donneurs» l’une des ruelles de ce village de quelque 1500 âmes qui a été décrit dans la presse comme un «bastion de colons israéliens extrémistes».

On parle de don de rein altruiste lorsqu’une personne accepte de donner l’un de ses organes à un inconnu sans autre motivation apparente que l’amour du prochain. Ce cas de figure est extrêmement rare. En Suisse, le premier don de ce genre remonte à 2003, et il ne s’en effectue annuellement pas plus de quelques-uns. Aux Etats-Unis, pays pionnier, on dénombre une cinquantaine de cas par an. En France, c’est tout simplement interdit: la loi permet de donner un rein à un membre de la famille, au conjoint, éventuellement à un ami très proche, mais pas à un inconnu, pour la seule beauté du geste.

«Exemple unique de réussite»

Or, Israël affiche un taux de quelque 120 dons de rein altruistes par année, pour une taille de population équivalente à celle de la Suisse. Selon un article publié en 2018 dans la revue scientifique en ligne BMC Nephrology, ce résultat est imputable aux activités de l’association à but non lucratif Matnat Chaïm (le don vivant ou le cadeau de la vie, en hébreu), fondée en 2009 par le rabbin Yeshayahu Heber qui a lui-même bénéficié d’un don de rein altruiste.

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Depuis cette date, le nombre de greffes rénales a augmenté de 174% en Israël. L’auteur de l’article, Walter G. Wasser, chercheur en diabétologie et néphrologie à l’Hôpital Mayanei Hayeshua de Bnei Brak, dans la banlieue de Tel-Aviv, présente l’association comme un «exemple unique de réussite» en matière de promotion du don d’organe. Avec 645 dons altruistes à son compte, l’association dépasse à présent la filière traditionnelle des hôpitaux pour ce qui est de l’obtention de donneurs en Israël. Un simple mail à son siège administratif, situé à Jérusalem Ouest, suffit pour obtenir en quelques jours quatre témoignages de donneurs altruistes, dont celui de la directrice adjointe, Judith Abrahams, 70 ans.

Caution religieuse

Walter G. Wasser a identifié trois raisons à ce succès. Tout d’abord, la caution du don altruiste par des figures religieuses reconnues et respectées. Cet acte est assimilé par le rabbin Yeshayahu Heber à une «mitsvah» (un geste de bonté humaine), sans toutefois être présenté comme une obligation pour le pratiquant. Au surplus, la promotion se focalise particulièrement sur les Juifs orthodoxes et ultra-orthodoxes. «Nos donneurs proviennent en très grande majorité de ces deux groupes», confirme Judith Abrahams, qui précise avoir senti une connexion profonde avec Dieu au cours de cette expérience – l’une des plus enrichissantes de sa vie.

Pour susciter des vocations, Matnat Chaïm mène des campagnes de sensibilisation dans tous les médias possibles: presse grand public, radio, télévision, réseaux sociaux et journaux religieux. Entièrement bénévole, l’association entend augmenter le niveau de connaissances de la population en matière de don de rein, notamment en l’invitant à rencontrer des médecins pour aborder certains détails. Elle s’efforce également de simplifier le parcours des donneurs. «Je me souviens que deux jours avant l’opération, un bénévole est venu m’apporter à la maison des antidouleurs qui n’étaient pas distribués à l’hôpital», témoigne Michael Fitoussi. C’est après avoir appris que son frère avait donné un rein de manière altruiste que cet architecte informatique chez Cisco, à Jérusalem, a décidé d’entreprendre la démarche.

Le soupçon de discriminations

La troisième particularité de Matnat Chaïm est d’autoriser ses donneurs à établir une préférence quant au receveur. Par exemple un enfant, une mère de famille nombreuse ou une personne juive. «Partout dans le monde, on autorise le don de rein intrafamilial. Nous avons simplement fait un tout petit pas de plus en élargissant le concept de la famille à la communauté», explique Judith Abrahams, avant d’ajouter qu’il y a «aussi des donneurs juifs qui veulent donner à des Arabes».

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Cette politique fait sourciller l’Association suisse des sciences médicales (ASSM), qui part du principe que les donneurs altruistes ne doivent pas être autorisés à formuler de préférences quant au receveur. Pour être vraiment altruiste, et donc éthiquement admissible, leur geste doit obligatoirement profiter au premier patient inscrit sur la liste d’attente. En filigrane, on craint les discriminations raciales ou religieuses – après tout, un Blanc pourrait décider de ne donner qu’à un Blanc…

Sonder les motivations 

Mais qu’est-ce que l’altruisme? Certains éthiciens, parmi lesquels Greg Moorlock, chargé de cours à la Faculté de médecine de l’Université de Warwick, à Coventry (Rhode Island), estiment que dans le débat sur l’éthique des dons d’organe, la définition de l’altruisme est souvent «confuse». A quel point est-ce pour aider l’autre? Sauver quelqu’un qui nous ressemble est-il juste ou, au contraire, injuste?

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L’exemple israélien soulève donc la question de savoir si la solidarité intracommunautaire est compatible avec l’altruisme. Et, pour déterminer ce point, les motivations profondes du donneur pourraient constituer un critère bien plus pertinent que l’application stricte d’un concept théorique. En l’occurrence, les autorités israéliennes réfèrent tous les donneurs à un comité d’éthique indépendant chargé d’examiner leurs raisons. Une épreuve que Judith Abrahams décrit, par expérience, comme «presque plus difficile que la présentation d’une thèse universitaire».

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