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ITER: le coût de la fusion nucléaire explose

La construction du réacteur expérimental de fusion nucléaire ITER a commencé en France. Mais son budget risque d’augmenter de 30% de plus que prévu. Une conférence à Genève fait le point.

Si la population de la planète double, la consommation d’énergie pourrait tripler. Pour parer à ces besoins énormes, il existera d’ici 2050 une énergie propre, sûre et abondante: la fusion nucléaire. C’est en tout cas ce que pensent les dizaines de scientifiques réunis du 13 au 18 octobre à Genève pour une conférence placée sous l’égide de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Un colloque qui sert aussi à fêter un anniversaire: «C’est à Genève, en 1958, que s’est tenue la Conférence internationale pour les applications pacifiques de l’énergie atomique», rappelle Minh Quang Tran, directeur général du Centre de recherche en physique des plasmas (CRPP) à l’EPFL.

L’une de ces applications pourrait être la fusion nucléaire. L’idée est de reproduire sur Terre, en milieu confiné, les processus qui ont lieu dans le Soleil, et d’en tirer de l’énergie sous forme de chaleur, puis d’électricité. Pour concrétiser cette vision, les présidents Mitterrand, Reagan et Gorbatchev ont jeté, en 1985 déjà, les bases d’ITER.

Ce gigantesque réacteur expérimental de fusion de type «tokamak» (lire ci-contre) doit apporter la preuve de la viabilité de cette technologie. Le projet, qui réunit sept partenaires (UE – à laquelle est associée la Suisse –, Etats-Unis, Russie, Japon, Chine, Inde, Corée du Sud) a été approuvé en 2006. Et la construction de l’installation pharaonique vient de commencer à Cadarache, dans le sud de la France.

En 2001, le budget avait été fixé à 5 milliards d’euros pour sa construction, et autant pour son exploitation. Or aujourd’hui, ce chiffre risque bien d’exploser. La raison? «Depuis sept ans, de nombreuses avancées ont été effectuées dans le domaine de la physique, de la technologie, des matériaux, explique Carlos Alejaldre, vice-directeur général d’ITER. Nous avons fait revoir le design du réacteur. Et voulons y inclure ces développements.» Pour quel surcoût? «C’est difficile à estimer…» Certains experts, dans les revues Nature et Science, évoquent un dépassement pouvant aller jusqu’à 30% du budget total. Des dépenses supplémentaires qui font déjà grincer les partenaires du projet.

Les modifications proposées sont multiples. La plus importante concerne le confinement du plasma, cette «soupe de particules» portée à 100 millions de degrés dans laquelle aura lieu la fusion nucléaire. Or récemment, les physiciens ont découvert que ce nuage de gaz pouvait, sur ses bords, émettre des «bulles», appelées instabilités. Et que ces «petites éruptions» chaotiques, au rythme d’une par seconde, pouvaient rapidement endommager le réacteur.

«C’est un gros problème, concède Ambrogio Fasoli, directeur exécutif du CRPP. Mais nous venons aussi de trouver la parade. Sans savoir toutefois ni comment ni pourquoi, elle fonctionne. Nous allons donc étudier ce phénomène à l’EPFL.» Le CRPP, qui emploie 160 personnes, dispose en effet depuis 1992 de son tokamak, le TCV, qui a coûté 52 millions. Il est ainsi devenu un des centres mondiaux qui valideront les technologies installées sur ITER. «Qui reste une machine avant tout expérimentale», tient à préciser Carlos Alejaldre.

«Obligation morale»

Certains physiciens continuent d’ailleurs à penser que la technologie de fusion est si complexe qu’elle ne pourra jamais être appliquée à large échelle. Et – pire – qu’ITER risque de finir comme le SSC, l’immense accélérateur de particules américain, devisé à 4,4 milliards de dollars, mais dont la construction a été stoppée après que son budget eut presque triplé. Carlos Alejaldre rejette cette idée: «Parmi les scientifiques, plus personne ne doute qu’ITER pourra remplir ses objectifs. Plus rien ne peut arrêter ITER. C’est même une obligation morale que de tenter de trouver des réponses au problème énergétique.» Et d’ajouter que le Conseil d’ITER prendra la décision d’accepter ou non ces modifications de design lors d’une de ses deux prochaines séances, en novembre ou en juin.

Une chose est sûre aujourd’hui déjà: la mise en service de ce colossal instrument de science interviendra en 2018 au plus tôt, avec deux ans de retard sur l’agenda prévu.

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