Portrait

Jacques Dubochet, le savant atypique

Colauréat du Prix Nobel de chimie, le chercheur de l’Université de Lausanne est un personnage original, aussi brillant que modeste

Il a beau avoir reçu le Prix Nobel 2017 de chimie dans la matinée du mercredi 4 octobre, Jacques Dubochet planifiait tout de même de se rendre en soirée au Conseil communal de la ville de Morges, où il siège depuis plusieurs années dans les rangs du Parti socialiste en tant que membre de la Commission de gestion. En toute simplicité.

Truculent, modeste, discret

«Ils sont sympas à Stockholm! lâche en préambule le Vaudois. Mais, vous savez, les prix scientifiques sont une chose ambiguë, car ils mettent en évidence un individu alors que cela devrait couronner un travail collectif.» Devant les dizaines de caméras réunies mercredi après-midi à l’Université de Lausanne, face aux appareils photo qui ne cessaient de crépiter et à la fièvre qui s’est immédiatement emparée des journalistes, le scientifique – chemise à manches courtes et sandales aux pieds – est resté fidèle aux adjectifs que ceux qui le connaissent emploient volontiers pour le décrire: truculent, modeste, discret.

«Je l’ai côtoyé durant des années sans savoir ce qu’il faisait, tant il était engagé pour sa commune. Malgré le fait que ce soit un scientifique de renommée internationale, il n’a jamais hésité à s’occuper de problématiques telles que la séparation des eaux claires et usées», se rappelle, émue, Nuria Gorrite, présidente du Conseil d’Etat vaudois, qui a connu le chercheur alors qu’elle était syndique de Morges.

Lire aussi: Le Nobel, un formidable coup de projecteur pour l’Université de Lausanne

Parcours scolaire en dents de scie

Atypique, Jacques Dubochet l’est aussi assurément. «Conçu en 1941 par des parents optimistes» – comme le décrit son curriculum vitae –, le biologiste n’hésite pas à évoquer son parcours scolaire en dents de scie. «J’étais très mauvais à l’école. J’ai été le premier dyslexique reconnu du canton, ce qui m’a valu de pouvoir continuer ma scolarité en étant de moins en moins bon dans tous les domaines, jusqu’au moment où mes parents ont fini par me placer dans un collège à Trogen, en Appenzell.»

C’est quelqu’un de très ouvert, de très intéressé par ce qu’il voit dans le monde. Il prend les choses à cœur mais ne se prend jamais au sérieux

Cet «asocial qui se soigne», comme il se décrit lui-même, est aussi très engagé. A la fin des années 60 il fait ce qu’il nomme «la révolution», comme le suggère cette énigmatique mention dans son CV: «1968: très important». De fait, en 1969, il n’hésitera pas à occuper le rectorat de l’Université de Genève, aux côtés de son amie de longue date Laurée Salamin – ancienne municipale à Bussigny et collègue de recherche durant une dizaine d’années – pour revendiquer une meilleure démocratisation des études. «C’est quelqu’un qui a toujours été très préoccupé par autrui», témoigne cette dernière.

L'annonce, ce mercredi: Le Vaudois Jacques Dubochet est co-lauréat du Nobel de chimie

Coauteur avec l’anthropologue canadien Jeremy Narby et l’éthicien genevois Bertrand Kiefer de l’ouvrage L’ADN devant le souverain, paru en 1997, Jacques Dubochet semble également avoir du goût pour le mélange des genres: «Il aime la confrontation d’idées dans tous les domaines, décrit son fils Gilles. C’est quelqu’un de très ouvert, de très intéressé par ce qu’il voit dans le monde. Il prend les choses à cœur mais ne se prend jamais au sérieux.» La Suisse romande s’est découvert un Prix Nobel, mais aussi un sacré personnage.

Publicité