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Le vice président de Slow Food International, Edward Mukiibi, devant le jardin d'une école située dans le district de Mukono en Ouganda  
© AFP PHOTO / ISAAC KASAMANI

agronomie 

Des jardins pour promouvoir la diversité agricole en Afrique

Vice-président de l’organisation Slow Food, le jeune ingénieur ougandais Edward Mukiibi souhaite créer 10 000 jardins communautaires en Afrique. Contre la faim, il mise sur les variétés locales et l’agriculture écologique

Créer 10 000 jardins communautaires à travers l’Afrique, pour améliorer l’approvisionnement local en nourriture, sauvegarder la diversité des cultures et sensibiliser la population aux problématiques alimentaires. C’est le projet de l’association internationale Slow Food, qui milite pour la préservation des traditions liées à la nourriture. Vice-président de l’organisation, l’agronome ougandais Edward Mukiibi, âgé de 30 ans, était de passage récemment en Suisse. L’occasion d’évoquer avec lui ses jardins, mais aussi les grands défis auxquels l’agriculture africaine est confrontée, entre augmentation de la population et changements du climat.

Le Temps: D’où vient votre engagement en faveur de la diversité agronomique?

Edward Mukiibi: Je suis issu d’une famille d’agriculteurs du district de Mukono, dans le centre de l’Ouganda. J’ai effectué des études d’agronomie à l’université à Kampala, la capitale. À la fin de mes études, en 2007, j’ai participé à un programme de promotion d’une nouvelle variété industrielle de maïs, censée être résistante et productive. Nous encouragions les petits exploitants à abandonner tout autre type de culture. Malheureusement, il y a eu une sécheresse cette année-là, et le maïs ne l’a pas supportée. Les fermiers ont tout perdu! Une telle situation ne se serait pas produite dans notre système agricole traditionnel.

– Pourquoi?

– Les petits agriculteurs ougandais ont l’habitude de combiner plusieurs types de cultures, simultanément ou en rotation. Sur une ferme typique, on trouvera aussi bien des bananes que du café, du manioc, du maïs, des noix ou encore des patates douces! Cela permet de produire de la nourriture tout au long de l’année, et pas seulement pendant la saison des pluies, mais aussi de se prémunir contre les aléas de la météo. Ce qui va devenir de plus en plus important à l’avenir, du fait des changements climatiques. Pour moi, la sécurité alimentaire du continent passe par des systèmes agricoles diversifiés, et non pas les monocultures.

– Comment le projet de planter 10 000 jardins en Afrique s’inscrit-il dans cette vision?

– L’idée de ces jardins est notamment de promouvoir la diversité agricole. Seules des variétés locales de fruits, légumes et céréales y sont cultivées, si bien que chaque jardin est unique. L’intérêt des variétés locales est qu’elles sont les mieux adaptées aux conditions météorologiques et de sol d’une région donnée. Il est possible de les faire pousser naturellement, sans recourir aux pesticides et aux engrais, et d’en multiplier les semences. Ces jardins sont créés à l’initiative de groupes scolaires ou de villageois, qui reçoivent 900 euros pour l’achat de matériel et pour la formation. Lors du lancement du projet en 2011, nous voulions planter 1 000 jardins; ce but a été atteint dès 2013 et désormais nous visons 10 000 jardins. Rien qu’en Ouganda, il devrait y en avoir plus de 230 à la fin de cette année. Ces espaces sont une importante source de nourriture fraîche pour les communautés impliquées. Mais ils les amènent aussi à se questionner sur leur alimentation. C’est très important de sensibiliser les plus jeunes sur ce thème. Dans nos jardins, nous ne faisons pas seulement pousser des légumes, mais aussi de futurs leaders!

– Vous vous opposez aux essais menés actuellement avec un OGM dans votre pays?

– Ces essais portent sur une variété de banane génétiquement modifiée pour résister à une grave maladie bactérienne. Il faut savoir que la banane est l’aliment de base en Ouganda. Nous en mangeons à chaque repas, un peu comme le riz dans d’autres pays. Dans cette situation, la maladie a de quoi faire peur. Mais cet OGM n’est pas la bonne solution. D’abord, parce que nous avons beaucoup de bananes en Ouganda, près d’une cinquantaine de variétés différentes! Elles sont mangées crues, cuites ou sont utilisées pour faire des boissons alcoolisées. Or seules certaines variétés sont sensibles à cette maladie. Par ailleurs, les techniques traditionnelles de lutte, basées notamment sur l’élimination des plants contaminés, donnent de bons résultats. Il faut mieux faire connaître ces approches écologiques aux agriculteurs. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans nos jardins, où nous recueillons les bonnes pratiques agricoles, afin de les compiler sous forme de guides.

– Mais l’agriculture traditionnelle peut-elle nourrir une population africaine en pleine croissance? N’est-il pas nécessaire d’accroître les rendements?

– Les industriels qui vendent des semences et des produits phytosanitaires répètent à l’envi qu’il faut augmenter les rendements: j’appelle cela le «gospel de la production». Mais c’est faux! On produit bien assez de nourriture, le problème vient de son inégale répartition. Il est indispensable de lutter contre le gaspillage alimentaire. C’est vrai dans les pays développés, où trop de nourriture est jetée. Mais en Afrique aussi, il y a de fortes pertes, en particulier après les récoltes. Les agriculteurs manquent de moyens pour stocker leur production à l’abri des rongeurs. Une partie de la nourriture est gâchée durant son transport vers les marchés. Il n’y a pas assez de moulins ou d’autres équipements de transformation des aliments. C’est en développant ces infrastructures qu’on améliorera l’approvisionnement sur le continent, pas à l’aide d’un OGM ou d’autres semences industrielles super-productives.


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