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Les Vikings, un effacement progressif.
© Thos Robinson

Mystérieuses civilisations (5/5)

Jared Diamond, géographe: «L’effondrement d’une société n’est pas une fatalité»

Certaines sociétés du passé auraient commis un «suicide écologique», d’autres se seraient sauvées en transformant leurs pratiques. Dans son livre «Effondrement», le chercheur tentait de comprendre pourquoi. Dernier chapitre de notre série sur les civilisations perdues

Des cultures entières ont marqué la planète de leur empreinte avant de disparaître plus ou moins subitement. Quelles étaient-elles? Pourquoi ont-elles périclité? Des Vikings aux Mayas, Le Temps a mené l’enquête durant une série de fin d'année, que conclut cette interview.

Balayés, les Mayas. Disparus, les habitants de l’île de Pâques. Volatilisés avant les invasions européennes, les résidents de la cité amérindienne de Cahokia. Pourquoi? Géographe et biologiste chassant sur les terres de l’histoire et de l’anthropologie, professeur à l’Université de Californie à Los Angeles, Jared Diamond a popularisé l’idée selon laquelle le déclin brutal de certaines sociétés du passé s’expliquerait dans une mesure importante par des facteurs écologiques. Ces peuples auraient «détruit, sans le savoir, les ressources naturelles dont dépendait leur société» et commis ainsi un «suicide écologique», ou «écocide», écrit-il dans «Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie». L’ouvrage tend à notre monde un miroir aux facettes multiples, où se reflète un éventail de trajectoires possibles, évoquant à la fois le pire et la possibilité de l’éviter.

Populaire, parfois controversé (on lui reproche de souligner les forts taux de violence dans les sociétés traditionnelles, mais «les peuples tribaux doivent être défendus parce que c’est un impératif moral, pas parce qu’on les considère comme pacifiques», rétorque-t-il), Jared Diamond était de passage en Suisse pour une conférence à l’Université de Genève. «Le Temps» l’a rencontré.

– Le Temps: L’effondrement d’une société est-il un phénomène plutôt courant ou plutôt exceptionnel?

– Jared Diamond: Dans l’histoire de l’humanité, c’est un phénomène assez fréquent. Il a touché certaines des sociétés les plus avancées de leur époque et de leur aire géographique. L’Empire khmer était la société la plus puissante d’Asie du Sud-Est. Les civilisations du Moyen-Orient qui se sont effondrées étaient les sociétés les plus avancées de la planète.

– L’effondrement touche-t-il essentiellement les sociétés les plus puissantes?

– Je ne crois pas. Je pense simplement que le phénomène attire davantage l’attention lorsqu’il se produit pour des sociétés qui étaient parmi les plus puissantes et les plus avancées. Mettre l’accent sur l’effondrement de sociétés qui ont connu une réussite éclatante sonne en effet comme un avertissement. Nous ne trouverions pas surprenant d’apprendre qu’une petite chefferie d’Amérique centrale dont personne n’avait jamais entendu parler se soit effondrée en 1205. Mais que la civilisation maya, la plus avancée du Nouveau Monde, se soit effondrée, cela nous paraît autrement plus frappant.

– Un des exemples les plus intrigants que vous présentez est celui des Vikings et des Inuits. Les deux peuples s’installent au Groenland, les premiers au Xe siècle et les seconds au XIIIe. La société viking du Groenland s’effondre au XVe siècle, alors que les Inuits sont toujours là…

– Pourquoi les Inuits ont-ils survécu et les Vikings pas, alors qu’ils s’étaient établis dans le même environnement? Chacune des deux sociétés avait son bagage culturel. Les Vikings étaient chrétiens depuis plusieurs siècles, paysans et éleveurs depuis des millénaires. Ils n’étaient pas disposés à renoncer à cet héritage. Les Inuits n’étaient pas chrétiens, ils ne se sentaient pas obligés de consacrer des ressources importantes à l’érection d’églises avec des cloches en bronze, ils n’avaient jamais été éleveurs et fermiers: ils étaient chasseurs-cueilleurs, prêts à chasser et à cueillir tout ce qui pouvait leur servir de nourriture.

Les Vikings chassaient le phoque mais, étonnamment, ne pêchaient absolument pas. C’est un fait tellement incroyable que les archéologues ont toujours eu de la peine à le croire. Régulièrement, des chercheurs partent faire des fouilles au Groenland en se disant: je vais enfin découvrir où se trouvent tous les restes de poissons que mes collègues n’ont pas réussi à dénicher… Mais personne ne les a jamais découverts, parce que les Vikings n’étaient pas pêcheurs.

– Les Vikings auraient-ils sombré parce qu’ils étaient trop inflexibles?

– Tout au long de leur histoire, les Vikings sont restés attachés à un bagage culturel qui était adapté à la Norvège, mais qui n’était pas approprié pour subsister au Groenland. Ils étaient réticents à abandonner ce bagage, à tuer leurs bœufs et à se mettre à manger du poisson. Bien sûr, certains choix, qui vont à l’encontre de votre histoire et de votre expérience, sont douloureux et demandent beaucoup de courage… Les Inuits, à l’époque où ils sont arrivés au Groenland, c’est-à-dire autour de 1300, descendaient quant à eux de peuples qui vivaient dans l’Arctique depuis 5000 ans. Ils avaient donc hérité de façons de vivre qui étaient adaptées à cet environnement.

– Y a-t-il des sociétés qui ont fait ce genre de choix collectif, courageux et douloureux, et qui ont réussi à éviter l’effondrement?

– Dans mon livre, je donne trois exemples remarquables de sociétés qui ont réussi à reconnaître et à résoudre leurs problèmes environnementaux. Le plus proche de nous géographiquement est celui de l’Islande. Lorsque les Norvégiens ont colonisé l’île, ils ont trouvé un environnement glaciaire et volcanique, un sol qu’on ne pouvait labourer: la terre s’envole si on souffle dessus… Les Islandais ont mis un siècle à réaliser que ce qui avait fonctionné en Norvège ne fonctionnait pas en Islande. Mais au bout du compte, ils l’ont compris et ils ont pris des mesures, limitant par exemple le nombre maximal de moutons qu’on avait le droit d’élever et évitant de les faire monter vers les pacages d’altitude trop tôt dans la saison. Le résultat, c’est que l’Islande est parvenue à bien gérer son environnement au cours des 800 dernières années.

Autre exemple: la Nouvelle-Guinée, où j’ai fait mon travail de terrain. Les traces archéologiques montrent clairement qu’autour de l’an 800, les habitants étaient en train d’abattre tous les arbres dans les vallées les plus peuplées. Mais les arbres leur étaient nécessaires pour élever des clôtures, pour avoir du bois à brûler pour la cuisson des aliments et pour bâtir leurs maisons. Comme le montrent les traces archéologiques, les autochtones ont donc commencé à faire pousser des casuarinas dans leurs villages. En apprenant à planter cet arbre, qui pousse normalement près des rivières, ils ont pu sauver leurs sociétés… Le troisième exemple est celui de Tikopia, dans l’archipel des îles Salomon. Les insulaires ont réalisé qu’ils risquaient de surpeupler leur île et ils ont pris des décisions drastiques pour l’éviter.

– Y a-t-il des traits communs entre ces trois sociétés, qui expliqueraient qu’elles aient été capables de changer?

– Toutes les trois ont réalisé qu’elles étaient livrées à leurs seules ressources et qu’elles ne pouvaient espérer résoudre leurs problèmes en important des ressources d’ailleurs. L’Islande et Tikopia sont des îles, les vallées de Nouvelle-Guinée sont isolées les unes des autres. A l’inverse, si une société pense qu’elle peut résoudre ses problèmes en important des ressources, cela ne l’encourage pas à corriger ses problèmes environnementaux. Sur le plan global, une telle attitude relève du pur fantasme, puisque en réalité, nous savons que nous vivons dans un monde doté d’une quantité finie de ressources.

Aujourd’hui, des exemples extrêmes de ce type de fantasme consistent à penser qu’on pourrait créer des colonies sur Mars, comme le voudrait l’entrepreneur de la Silicon Valley Elon Musk, ou que la technologie va résoudre tous nos problèmes. En réalité, les nouvelles technologies ont toujours créé de nouveaux problèmes, en même temps qu’elles résolvaient des problèmes existants. J’avais un professeur à l’université, au milieu des années 50, qui était assez âgé pour se rappeler le moment où les voitures ont commencé à apparaître dans les villes américaines. Il racontait qu’à l’époque, les gens disaient: c’est merveilleux, avec cette invention qui nous débarrasse des chevaux dans nos rues, les villes vont enfin devenir calmes et propres.


 

Jared Diamond, «Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie» (Gallimard, 2006)


 

Les épisodes de notre série

Dossier
Mayas, Vikings, Île de Pâques... Comment ces grandes civilisations ont disparu

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