C’est l’histoire d’un hématologue dont l’épouse saigne abondamment du pied, après s’être entaillé la peau contre un meuble anguleux, à la maison. Lorsque la blessée lui lance, en proie à la douleur: «Viens m’aider!», son honorable mari lui répond en retour: «Mais enfin, tu sais bien que je ne supporte pas la vue du sang!» En racontant sa boutade, Jean-Daniel Tissot n’en finit plus de rire. Et pourtant, il pourrait en avoir honte: ce médecin horrifié par l’hémoglobine n’est autre que lui-même, et cette histoire est parfaitement vraie.

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Dans son bureau de doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne, un recueil sur les blagues Carambar côtoie Le Sacrifice dans les textes eucharistiques des premiers siècles. Le paradoxe du personnage se lit aussi dans ses chroniques, disponibles en ligne, où il cite Christophe Maé juste après saint Augustin: «Peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas?» Il quittera son poste de doyen en 2021 – la dernière fonction dont il se défroquera, comme il dit, après avoir passé plus de trente ans au service vaudois de transfusion du sang, et publié 280 articles scientifiques et didactiques.

Jean-Daniel Tissot est né le 12 décembre 1955 à Lausanne, la même année que sa sœur aînée, qui avait vu le jour en janvier. Sa mère est alors secrétaire, son père travaille au service des eaux de Vevey-Montreux. «Je n’étais pas bon à l’école, se rappelle-t-il. Je ne comprenais rien aux mathématiques, et j’étais aussi malheureux en orthographe – je le suis toujours, d’ailleurs. Dyslexie, dysorthographie… J’ai tout!»

Mort subite

En juillet 1972, alors qu’il roule en Solex à Echallens (VD), son grand-père Henri, qui le précède sur son vélomoteur, est renversé par une voiture et tué sur le coup. Jean-Daniel, 17 ans, reste tétanisé, alors que les premiers passants s’arrêtent pour appeler les secours. «Pour moi, le sang est éternellement lié à la mort», résume-t-il. Ce traumatisme le conduit inconsciemment à choisir la médecine. Il entre en faculté l’année suivante. Entre-temps, les maths sont devenues plus intelligibles. «On s’éveille tardivement, dans la famille.»

Je n'étais pas bon à l'école. Je ne comprenais rien aux mathématiques, et j'étais aussi malheureux en orthographe – je le suis toujours, d'ailleurs. Dyslexie, dysorthographie...

Jean-Daniel Tissot

Après un stage en chirurgie où il réalise qu’il n’a pas l’habileté nécessaire pour le bistouri, il se tourne vers l’hématologie, une spécialité qu’il a découverte en suivant avec fascination les cours de François Clément. Et qui met ce sensible à l’abri du bloc opératoire: «L’hématologue ne voit pas le sang, il se cache derrière son microscope. Il a une relation de lâche au liquide qui l’intéresse, explique-t-il. Il le colore, le transforme et l’analyse. Au risque d’oublier peut-être, parfois, qu’il y a un patient derrière.»

En 1991, il devient hématologue au Centre hospitalier universitaire vaudois. A l’hôpital, il reçoit les patients mais se consacre aussi à la recherche. Il découvre un peptide associé aux immunoglobulines M, qui sera baptisé quelques années plus tard «Cd5-L». En parallèle, il officie au service vaudois de transfusion sanguine. Il y apprend l’empathie du soignant.

«Je me souviens d’une dame qui est venue donner son sang. Elle n’a finalement pas pu le faire, car ses analyses avaient suspecté un possible virus du VIH. Mais ce n’était pas sûr, alors je lui ai dit de revenir l’année suivante. Les nouveaux tests se sont avérés négatifs, mais elle avait passé des mois la peur au ventre, croyant qu’elle était malade. J’ai été maltraitant, je ne me le pardonnerai jamais.»

Longtemps, le don du sang se faisait de bras à bras. Puis le donneur s’est éloigné du receveur, le sang étant conditionné. Et il y a eu le scandale du sang contaminé. Et les procédures se sont renforcées… Au risque d’écarter beaucoup de personnes qui pourraient donner leur hémoglobine.

«Fidèle et solide»

Pour Jean-Daniel Tissot, le principe de précaution est probablement allé trop loin. C’est pourquoi il a coordonné un ouvrage collectif qui paraîtra en mai prochain aux Editions Favre, et rend hommage aux donneurs. Un autre opus, coécrit avec l’hématologue français Olivier Garraud, est prévu aux Editions Humensis d’ici à la fin de 2020. Ce dernier décrit le Vaudois comme «un ami fidèle et solide, pas toujours simple car particulièrement profond, jusqu’à la poésie. Mais il a tellement le souci de l’autre et en particulier de la personne malade, que cette profondeur devient éclairante.»

En tant que doyen, et en tant que médecin, je suis au service des autres

A quelques mois de la retraite, Jean-Daniel Tissot prend de plus en plus la plume. Il a récemment publié aux Editions Edilivre Proésies iPhoniques, un recueil de poésies en prose, où cet adepte de Confucius parle beaucoup de spiritualité, lui qui croit sans pratiquer. «Prier encore, toujours, mais qui?» écrit-il par exemple. D’amour aussi, pour son épouse Françoise et ses trois enfants, des personnes «formidables», narre-t-il le sourire aux lèvres, en écoutant Bach. «J’ai beaucoup reçu dans la vie, pense-t-il. Il faut rendre un peu de tout cela. En tant que doyen, et en tant que médecin, je suis au service des autres. Telle est la devise de saint Thomas d’Aquin: «Il est plus important d’éclairer que de briller.»


Profil

1955 Naissance à Lausanne.

1972 Décès brutal de son grand-père, sous ses yeux.

1974 Entre en faculté de médecine à Lausanne.

1987 Entre au service vaudois de transfusion sanguine.

2021 Fin de son mandat de doyen à la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne.


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