Grande Interview

Jean-Paul Billon-Bruyat: «Quand on a mis la main sur les traces de dinosaures, tout a explosé»

Le paléontologue a œuvré aux fouilles qui ont accompagné le chantier de l’autoroute A16, dite Transjurane. Après vingt ans de travaux, la campagne a officiellement pris fin en juin dernier. On fait avec lui le bilan de cette plongée dans le très lointain passé jurassien, entre traces de dinosaures, nécropoles de tortues et rhinocéros sans cornes

Les fouilles effectuées sur le tracé de l’A16 ont eu un retentissement particulièrement fort. À partir de quel moment s’est-on rendu compte qu’elles allaient être aussi fructueuses?

Ça remonte à 2002. Cette année-là, les archéologues faisaient des sondages sur le tracé de l’autoroute, à Courtedoux, et ils ont découvert des dépressions un peu bizarres, à même le calcaire. Ils l’ont signalé aux paléontologues, qui ont observé que ces dépressions s’organisaient en pistes, bref: c’était des traces de dinosaures! C’est là que tout a explosé: les dinosaures sont une telle vitrine que l’intérêt des fouilles sur l’A16 a subitement pris une autre dimension…

Maintenant que les fouilles sont terminées, est-ce que l’on peut estimer à quoi ressemble le butin? Quelles en sont les pièces majeures?

On a bien entendu trouvé ces milliers de traces de dinosaures jurassiques, datées de 152 millions d’années. Mais on a aussi mis au jour trois squelettes de crocodiliens marins, dont en 2008 un spécimen du genre Metriorhynchus – c’était d’ailleurs le premier squelette fossile trouvé sur le tracé de l’autoroute. C’est un animal qui est bien connu durant la période jurassique en Europe, mais le spécimen découvert dans le Jura est l’un des plus récents – et des plus évolués – à avoir été documenté jusqu’ici. Nous avons également trouvé un rhinocéros primitif, dépourvu de cornes, dans la région de Delémont – on l’a appelé Molassitherium delemontense. C’est un animal qui, il y a une trentaine de millions d’années, vivait dans un environnement de forêt marécageuse. La communauté scientifique s’est rendu compte ensuite que ce rhinocéros était présent ailleurs en Europe. C’est ainsi que Delémont est devenu un point de référence sur la carte des rhinocéros fossiles. Par ailleurs, nos collègues archéologues ont trouvé des défenses et des dents de mammouths en fouillant des dolines – on est là dans des faunes récentes, de quelques dizaines de milliers d’années à peine, contemporaines des origines de l’Homme de la région (des Néandertaliens), et qui de ce fait intéressent tout autant les paléontologues que les archéologues.

Et puis on a mis la main sur une centaine de tortues côtières du Jurassique – «côtières», ça veut dire qu’elles vivaient en eaux marines peu profondes, sur le plateau continental, et pas en haute mer.

À quoi ressemblaient-elles?

A des tortues aux pattes griffues, palmées, pas encore transformées en palettes natatoires, et qui possédaient déjà des glandes spécialisées pour excréter le sel. Ces tortues se sont adaptées secondairement à la vie marine, environ 40 millions d’années avant les ancêtres directs des tortues marines actuelles, qui n’apparaîtront qu’au Crétacé.

En paléontologie, trouver une tortue, c’est bien, mais en trouver une centaine, ça permet de répondre à des questions inédites.

L’une d’entre elles semble avoir connu un destin particulièrement funeste…

Effectivement, l’un de ces spécimens nous a beaucoup intéressés, puisqu’il s’était visiblement fait écraser par un dinosaure. On a pu déterminer que la carapace brisée de cette tortue, d’à peu près 50 cm de long, avait subi une pression verticale importante. On l’avait trouvée par hasard, sous un niveau à traces de dinosaures sauropodes. Suite à l’analyse de la pression à laquelle cette carapace avait été soumise – en prenant en compte la taille de l’empreinte, l’enfoncement des traces, la compaction du sédiment –, on en est arrivés à la conclusion que cette pauvre bête avait été enfoncée de 7 à 10 cm dans le sol. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle était déjà morte à ce moment-là. Son cadavre avait été enseveli, mais le sédiment était encore meuble, et c’est sur ce sédiment que les dinosaures sont passés, et que l’un d’entre eux l’a écrasée.

Mais ce qui est intéressant, dans cette histoire, ce n’est pas forcément la tortue. C’est surtout d’observer que des sauropodes étaient là, dans le même milieu de vie que des tortues côtières. Ces dernières sortaient certainement de l’eau pour pondre; mais ce sauropode, que faisait-il dans cet environnement si proche de la côte? C’est un animal de plusieurs mètres de haut, jusqu’à 30 mètres de long – un grand vertébré terrestre herbivore qui devait ressembler à un Diplodocus. Que faisait-il dans cet environnement insulaire? On a trouvé également des restes de bois, qui nous montrent la présence de conifères, des cyprès primitifs du nom de Protocupressinoxylon purbeckensis. Est-ce que ces sauropodes venaient sur «la plage» (une vasière en réalité, ce qui est moins poétique) pour se nourrir de ces arbres? Peut-être bien. Peut-être venaient-ils manger des algues. On ne sait pas, mais ce qu’il faut retenir, c’est que ces dinosaures et ces tortues se côtoyaient sur le littoral. On a trouvé des milliers de traces à cet endroit, il ne s’agissait donc pas d’un dinosaure qui s’était perdu. Est-ce que c’était sur un chemin de migration? C’est possible aussi. Ce qui est sûr, c’est que la question reste ouverte…

Qu’est-ce qui a fait la spécificité, en termes d’apport scientifique, de ces fouilles jurassiennes?

Pour continuer sur l’histoire de la tortue écrasée, c’est bien parce qu’on a trouvé une centaine de carapaces qu’on a pu les comparer et déterminer ce qui lui était arrivé. Notre chance, ça a été de pouvoir fouiller sur d’énormes surfaces, de brasser d’énormes volumes de sédiments – ce qui est rare dans notre domaine: d’habitude, on se concentre sur un affleurement, au mieux une carrière. Et là, sur le tracé de l’A16, on avait toute cette étendue, quasiment plane, avec des moyens mécaniques comme on n’en a jamais eus, et des grandes équipes de fouilleurs. On a décidé qu’on allait sortir tout ce qu’on pourrait. Parce qu’en paléontologie, trouver une tortue, c’est bien, mais en trouver une centaine, ça permet de répondre à des questions inédites: est-ce qu’on a des mâles et des femelles, est-ce qu’on a des juvéniles et des adultes, quelle est la variabilité au sein d’une même espèce? Est-ce qu’on a différentes espèces, ou pas? Sur les fouilles de l’autoroute, on a eu un échantillonnage de tortues marines côtières du Jurassique qu’on ne trouve nulle part ailleurs en Europe. C’est pour cette raison que, peut-être encore davantage que Delémont pour les rhinocéros de l’Oligocène, Porrentruy est devenu un site de référence pour les tortues du Kimméridgien.

À relire: L’autoroute Transjurane change le Jura (2016)

C’est la même chose pour les traces de dinosaures. Des dinosaures, il y en a partout dans le monde, des empreintes de dinosaures, aussi. Mais une quantité de traces telle que celle qu’on a trouvée en Ajoie (environ 15 000), c’est du jamais-vu – tout comme la documentation qu’on a pu réunir. La grande force de notre projet, ça a été la sauvegarde de ce patrimoine, et sa documentation: 74 000 objets paléontologiques au total (on a d’ailleurs créé notre propre base de données pour les gérer), qui ont été à l’origine d’articles dans les revues spécialisées. On s’est aussi lancés dans le projet un peu fou de réaliser des catalogues des objets phares de la collection, ce qui a débouché sur les Catalogues du patrimoine paléontologique jurassien – A16. Dix-sept volumes, 4000 pages, les principales découvertes y sont photographiées, dessinées: cela donne accès à ce patrimoine aux scientifiques du monde entier. Ces catalogues sont devenus des clés de détermination lors de la découverte de nouveaux fossiles ailleurs sur la planète.

Tout cela représente un investissement scientifique et financier important…

Je pense souvent qu’on a vraiment fait quelque chose de «Swiss made», dans le sens où on a documenté ces objets de manière quasiment exhaustive: c’est quelque chose qui n’avait jamais été fait avant en Europe, et qui n’a plus été refait depuis. Personne n’en a les moyens. Alors que nous, nous avons pu imposer cette qualité de travail et en faire une référence. Pour le dire autrement, la Suisse s’est donné les moyens de documenter ce patrimoine paléontologique de manière exemplaire. J’ai invité plusieurs collègues étrangers, dont un nombre substantiel de pontes de mon domaine, à venir visiter les fouilles et ils n’en revenaient pas – «autant de fouilleurs, on ne voit ça qu’au tiers-monde», m’a même dit l’un d’entre eux.

Si on a pu faire ces fouilles, c’est aussi, quelque part, parce qu’on avait l’obligation de les faire. On était au cœur du champ d’application de la LPN – la loi fédérale sur la protection de la nature et du paysage. Son article 3 indique qu’il faut protéger «les sites évocateurs du passé, les curiosités naturelles»: l’Office fédéral des routes (Ofrou) est de ce fait tenu de mettre à disposition des crédits lors de la construction d’une route nationale, puisque cette construction mène à la destruction d’un patrimoine – archéologique et/ou paléontologique.

Pour la paléontologie, 80 millions ont été mis à disposition entre 2000 et 2019. C’est la première fois, dans l’histoire des routes nationales, que la Confédération mettait des fonds à disposition des activités paléontologiques. Ce qui veut dire qu’en Suisse, on est certainement passés, avant cette décision, à côté de beaucoup de choses intéressantes.

Vous qui avez réalisé votre parcours académique entre Grenoble, Montpellier, Paris et Poitiers, comment vous retrouvez-vous dans le Jura?

J’ai rejoint l’équipe en 2004. En décembre 2003, je venais de terminer ma thèse sur les écosystèmes côtiers du Mésozoïque à la limite Jurassique/Crétacé, un sujet très proche de ce qui était fouillé dans le Jura. J’avais notamment travaillé sur le site de Crayssac, dans le Lot, où l’on étudiait des pistes de ptérosaures (des cousins volants des dinosaures). Et un jour, quand j’étais à Poitiers, le directeur du laboratoire, Michel Brunet (une pointure: c’est le père de Toumaï, le plus ancien hominidé connu), vient me voir et me dit: «Jean-Paul, j’ai reçu un e-mail de, heu… Porrentruy. Ils recherchent quelqu’un, et ça colle avec votre profil.» J’ai donc débarqué en Ajoie en mars 2004, a priori pour un an – j’avais prévu de repartir pour un postdoc à Bristol –, puis on m’a proposé de travailler cinq ans de plus, et pour finir je suis resté.

Sur un chantier autoroutier, le paléontologue ou l’archéologue peuvent vite être vus comme des empêcheurs de bâtir en rond. Qu’en était-il sur l’A16?

On s’est toujours sentis plutôt à l’aise. On a toujours travaillé très en avance, par rapport à l’intervention prévue des entreprises de génie civil, et on avait les moyens matériels et humains de le faire. Quand il a fallu faire des fouilles d’urgence qui risquaient d’impacter le planning de la construction de l’autoroute, on a toujours pu les faire rapidement, et toujours en bonne entente avec les services cantonaux concernés. Alors oui, on entendait, quelquefois, des petits commentaires du genre «rah la la, les gratte-la-terre, là…» Mais dès le moment où on a commencé à communiquer sur nos recherches, sur nos trouvailles, les gens se sont approprié ce patrimoine. On avait entre autres organisé des visites nocturnes sur les sites à traces, et des milliers de personnes étaient venues nous voir…

Après une aventure scientifique et humaine d’une vingtaine d’années, il était difficile de concevoir que notre rôle allait disparaître

Comment termine-t-on un si long projet?

En 2010, l’Ofrou a décidé de nous auditer – motif: «Vous faites d’extraordinaires découvertes, mais tout ça coûte quand même cher, où va-t-on?» Afin de garantir le solde des prestations à charge de la Confédération, une convention a été passée entre l’Ofrou et le canton du Jura, qui indiquait que nous recevrions encore 41 millions jusqu’à fin 2018, et qu’on allait devoir se débrouiller avec ça. C’était une bonne nouvelle: dans notre milieu, 41 millions, c’est une somme colossale.

La campagne fait désormais partie du passé. Comment se sent-on quand on met la clé sous la porte?

Nous savions tous que la mission devait se terminer fin 2018 – c’était ce qui avait été convenu avec l’Ofrou. J’ai réussi à obtenir un délai supplémentaire pour achever la mission, jusqu’à fin juin 2019. Pourquoi? Parce que, sinon, on allait droit dans le mur: on ne serait pas parvenus à sortir nos catalogues scientifiques, ni le livre de vulgarisation [PaléOdyssée, 20 ans de recherches au fil de la Transjurane], et on n’aurait pas réussi à liquider le service – il faut s’imaginer qu’il faut fermer une boîte: transmettre les collections paléontologiques, bien entendu, mais aussi se débarrasser des meubles, jusqu’à la moindre lampe de bureau… L’Ofrou et le canton du Jura ont accepté ce nouveau délai et, dès 2017, on a mis les bouchées doubles: avec Laurent Christe, notre nouvel administrateur RH et finances, on a conçu un rétroplanning digne de ce nom, et on a pu atteindre nos buts en temps et en heure – entre autres la publication des catalogues et du livre destiné à la population.

Atteindre des objectifs successifs était nécessaire pour maintenir la motivation, la mobilisation des troupes dans un contexte de fermeture annoncée. Mais je me suis tout de même dit – comme j’étais responsable, en tant que patron de la Paléontologie A16, du downsizing de l’équipe, et donc des licenciements – que j’allais me faire «tirer dessus» un jour ou l’autre. Eh bien, non: j’ai toujours fait face à des gens qui avaient une éthique professionnelle et une dignité remarquables – même s’ils connaissaient l’échéance, les collègues venaient au boulot et tenaient à assurer des prestations de qualité, d’un niveau très élevé. Mon seul regret, c’est que le personnel n’ait pas pu être reclassé dans l’administration cantonale, ce qui fait qu’énormément de compétences (celles de scientifiques, mais aussi de gestionnaires de données, de dessinateurs, etc.) ont été perdues.

Cela dit, on est très fiers d’avoir atteint nos objectifs – ce n’était pas gagné – et d’avoir respecté l’enveloppe budgétaire. Mais ça fait un grand vide quand ça se termine. Après une aventure scientifique et humaine d’une vingtaine d’années, il était difficile de concevoir que notre rôle allait disparaître. Ça met une claque, parce qu’on s’est rendu compte qu’on a vécu une expérience unique.


Questionnaire de Proust

Qui pour incarner la beauté?
À part Jennifer Lopez? Un cerisier en fleurs.

Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie?
Etre cambiste ou diplomate.

L’homme ou la femme politique que vous admirez le plus?
Un vrai gaucher, Barack Obama.

Votre héros de fiction préféré?
Un faux gaucher, Rocky Balboa.

Le défaut que vous ne supportez pas?
La médisance.

Le livre qui vous accompagne?
Les Fleurs du mal, de Baudelaire.

Celui que vous offrez aux êtres que vous aimez?
Oro, de Cizia Zykë.

Votre juron préféré?
Espèce d’espèce!


Profil

1975 Naissance à Grenoble.

2003 Obtient un doctorat en Sciences de l’Univers à l’Université de Poitiers.

2004 Rejoint la Paléontologie A16, de l’Office jurassien de la culture.

2013 Se marie et devient papa.

2017 Nommé responsable de la Paléontologie A16, pour achever la mission.

2018 Obtient un CAS en management et action publique, à l’Idheap de Lausanne.

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