Printemps de la poésie

Jean-Pierre Luminet: «La poésie dit beaucoup avec peu de mots. Les mathématiques aussi»

L'astrophysicien et poète Jean-Pierre Luminet était l’invité lundi soir du Printemps de la poésie à l’EPFL pour évoquer ses deux passions, qui se sont mêlées tout au long de sa carrière

Curieux endroit pour parler d’astrophysique que le Printemps de la poésie. C’est pourtant là, dans la bibliothèque de l’EPFL, qu’était invité le lundi 8 avril l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet, pour parler de son parcours et de sa prose. Scientifique et poète: on retrouve cette double étiquette dans l’ensemble de son œuvre. En plus des ouvrages sur les trous noirs et la structure de l’univers, dont il est spécialiste à l’Observatoire de Paris-Meudon, l’homme est également auteur de musique, de poésie, de romans, mais aussi de lithographies et de dessins. Toutes ses œuvres ont, pour point commun et thème de départ, les étoiles et l’univers.

Le Temps: Quels liens peut-on faire entre la physique, les mathématiques et la poésie?

Jean-Pierre Luminet: Le but de l’astrophysique est d’explorer le cosmos. Or le philosophe Gaston Bachelard évoque justement la double profondeur du cosmos et de l’âme humaine, elle-même thème de prédilection de la poésie. On a donc ces deux versants, à première vue antinomiques, mais qui s’accordent parfaitement. Les mathématiques et la poésie, celle que je pratique en tout cas, ont aussi en commun une recherche d’économie. Dans les deux cas, le but est de dire le maximum de choses en un minimum de signes. Les équations d’Einstein ou de Schrödinger notamment permettent de décrire des réalités extrêmement complexes dans un condensé extraordinaire de symboles.

Lire de la poésie, pratiquer l’art en général, permet une fertilisation souterraine de l’esprit.

La physique est ici une influence majeure pour l’art. L’inverse se produit-il aussi?

C’est beaucoup plus rare, mais il y a quelques exemples. Edgar Allan Poe, dans son poème Eureka, résout le paradoxe du noir de la nuit, à savoir pourquoi la nuit est noire malgré les milliards d’étoiles présentes dans l’univers. Mais il va falloir soixante ans pour s’en apercevoir. M. C. Escher, connu pour ses lithographies jouant avec les perspectives et répétitions d’objets, a sans le savoir inspiré toute une branche des mathématiques avec ses travaux sur les pavages colorés. Les travaux de géométrie de Harold Coxeter, un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, en sont directement issus. Surtout, lire de la poésie, pratiquer l’art en général, permet une fertilisation souterraine de l’esprit. Pour un physicien, cela enrichit ses images intérieures et primordiales qui pourront ressurgir après dans la création scientifique.

Retrouve-t-on une place pour l’art dans les sciences dures?

On peut par exemple penser aux vues d’artiste utilisées par les agences spatiales et les revues de vulgarisation. Dans toute l’histoire de la création picturale, on retrouve de nombreux exemples où le cosmos a été repris et représenté par des artistes de façon absolument admirable. Van Gogh, par exemple, était un lecteur assidu de Camille Flammarion [un astronome français de la seconde partie du XIXe et du début du XXe siècle, ndlr]. Ce n’est pas pour rien que, lorsqu’il peint La nuit étoilée, il représente à la perfection la position des astres, qui permet d’ailleurs de dater à cinq minutes près la nuit en question.

Alexandre Astier, le créateur de la série «Kaamelott», s’est basé sur la physique et l’astronomie pour son dernier spectacle. Roland Lehoucq, physicien français au Commissariat à l’énergie atomique, se base sur «Star Wars» pour parler de sciences. Vous, vous passez par la poésie. Est-ce un aussi bon moyen pour atteindre un plus large public?

Bien sûr. On élargit considérablement les auditoires. Prenons l’exemple du travail de mon ancien collaborateur Roland Lehoucq, qui décode la physique qu’il y a derrière une BD ou un film comme Interstellar. Il utilise juste le bon moyen pour intéresser les jeunes, qui peuvent ne pas être attirés naturellement par les sciences. C’est la même chose avec mes écrits. J’aurais pu me contenter par exemple de biographies de Copernic ou de Newton. Mais je sais que, sous forme de romans, j’ai pu parler d’histoire des sciences à plus de monde.

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