Déjeuner avec Joanna Schoenenberger

«Laissons une chance aux ours»

L’experte suisse des plantigrades se bat pour la survie de M25

L’ingénieure, pragmatique, souffre des clichés attribués aux militants du WWF

Le car postal monte la route sinueuse du Valle di Blenio. Joanna Schoenenberger nous emmène à Ludiano, petit village alpin du Tessin, pour raconter sa passion des ours… et sa lutte acharnée pour la survie de M25. L’ours de 2 ans défraie la chronique depuis son arrivée en Suisse il y a trois semaines. Une épée de Damoclès est suspendue au-dessus du prédateur, accusé d’avoir tué près d’une vingtaine de moutons dans les Grisons. Connaîtra-t-il le même sort que M13, abattu en février 2013? L’experte de 42 ans, cheffe de projet au WWF, s’efforce de le sauver. Meilleure avocate du prédateur en Suisse, elle est interviewée à chacune de ses apparitions.

«On prend l’apéro sur la terrasse avant qu’il ne pleuve?» Le Grotto Milani , le restaurant que la Tessinoise a choisi, est blotti contre un rocher recouvert de mousse; sa terrasse en bois perchée à 3 mètres de hauteur, sur le tronc d’un châtaignier. La magie du lieu et l’enthousiasme de notre hôte éclipsent la brume environnante.

On entame un verre de vin blanc sous les feuilles ruisselantes, tandis que l’ingénieure forestière raconte ses premières expériences avec les plantigrades lors d’un stage en Alaska, parmi les Rangers. «Nous expliquions aux touristes comment se comporter dans le parc, pour éviter d’attirer les prédateurs. Un jour, un randonneur a oublié son sac à dos avec ses réserves de nourriture, dont une boîte d’huîtres pour fêter son ascension. Un ours est venu fouiller ses affaires… et n’a pris que les huîtres! Ils ont vraiment un nez très fin», explique malicieusement la grande brune, diplômée de l’ETH à Zurich.

«Comme il avait pris l’habitude de se servir dans les sacs des touristes, nous avons dû intervenir avec un fusil à pétards. L’explosion l’a tellement effrayé qu’il n’est jamais revenu. Ces pétards fonctionnent très bien! Aucun ours n’a dû être abattu dans ce parc. Je ne comprends pas pourquoi on ne les utilise pas en Suisse. J’ai tenté d’en parler aux responsables locaux. Mais, quand on est une jeune femme, du WWF, on n’est pas vraiment prise au sérieux en matière d’armes», glisse-t-elle, sans se départir de son immense sourire.

Joanna Schoenenberger commande une spécialité des grotti: assiettes de fromages frais et de charcuterie. Elle n’est donc pas végétarienne? La scientifique rit de bon cœur. Elle se dit loin de la caricature de l’écologiste citadin, telle que dressée par certains paysans. Son visage rayonnant s’assombrit: «Je souffre beaucoup de cette image. Je viens de Breno, un petit village de montagne de 250 habitants. J’ai grandi dans la forêt. J’adore la nature, et je ne suis pas dogmatique», précise l’aînée d’une fratrie de six enfants, qui avoue d’ailleurs – à demi-mot – posséder une licence de chasse.

«Le WWF possède encore cette image militante des années 1970. Mais nous sommes pragmatiques et cherchons des solutions à long terme», insiste-t-elle. Des solutions, elle essaie d’en proposer depuis l’arrivée du premier ours en Suisse, en 2005. Elle a initié le programme ­Ursina pour favoriser la cohabitation entre le plantigrade et les villageois en Autriche, en Italie et en Suisse.

«Nous avons repris par exemple les poubelles du Canada, qui ne peuvent pas être ouvertes par les ours. Un entrepreneur zurichois les a commercialisées et le canton des Grisons en a installé sur les routes des cols. C’était le problème de JJ3, qui a dû être abattu [en 2008, ndlr]. Il avait trouvé trop de poubelles ouvertes, et s’était habitué à cette source de nourriture», regrette la spécialiste.

Quand ses deux fils – des jumeaux de 3 ans et demi – le lui permettent, Joanna Schoenenberger se rend auprès des paysans des vallées afin de discuter de la protection de leurs ruches et de leur bétail. «Ils peuvent installer des fils électriques – avec vigilance, car les ours sont malins, ils grimpent aux arbres et creusent dans la terre», précise-t-elle dans un français teinté d’italien, tout en mimant l’animal.

Un groupe de retraités s’installe au bout de la table en granit, devant le grotto. La scientifique échange chaleureusement quelques mots en dialecte local. Outre le français, l’italien et sa version tessinoise, elle maîtrise l’allemand, le suisse-allemand, l’anglais, le brésilien, l’espagnol et le romanche. «J’ai appris cette langue pour partager la culture des paysans des Grisons. L’ours, c’est une question de culture plus que d’animaux», souligne-t-elle. La scientifique dit adorer ses rencontres avec les agriculteurs locaux, pleines de respect et de compréhension mutuelle. «Malheureusement, quand l’ours n’est pas là, on me dit qu’il y a d’autres problèmes plus importants. Et quand il arrive, la peur s’est déjà installée, et je ne peux plus rien faire!»

La spécialiste fustige cette chasse aux sorcières politico-médiatique. «Les politiciens devraient offrir leur aide aux paysans, plutôt que d’entretenir cet effroi. C’est irresponsable! Les médias, tels que le Blick, ont provoqué la mort de M13 en nourrissant une peur médiévale du prédateur. Les jeunes mâles sont curieux, mais pas dangereux. Laissons-leur au moins une chance!»

L’experte, qui a travaillé dans les Appalaches aux Etats-Unis, se montre réservée sur le nouveau nom, «Rock and Roll», attribué à l’ours M25. «Je ne crois pas que la solution soit de le transformer en Teddy Bear. On devrait pouvoir le respecter en tant qu’animal, sans essayer de l’humaniser.»

Entre deux morceaux de fromage de chèvre, la scientifique s’évade du monde des plantigrades pour nous raconter ses expériences de pilote. Celle qui a passé sa licence d’aviation dans le désert d’Arizona «voulait être pilote de brousse, comme Saint-Exupéry, plaisante-t-elle. Pour l’aventure, la nature». Mais le grounding de Swissair la ramène à ses passions animalières. En 2003, elle s’engage pour le WWF. «Je vole encore pour mon plaisir, avec des amis». Se pose-t-elle sur des glaciers? «J’aimerais bien, avoue-t-elle les yeux brillants, mais je me raisonne: il faut laisser la nature tranquille.»

Surnommer l’ours «Rock and Roll»? «La solution n’est pas de le transformer en Teddy Bear»