Forum Santé

Joël de Rosnay: «J’ai envie de vivre jusqu’à 110 ans»

Invité du Forum Santé du «Temps» le 7 novembre prochain à Pully, le scientifique français y parlera des défis de la longévité. Dans l'interview qu'il accorde au «Temps», il insiste sur la prévention, qui n'est pas synonyme de privation 

Si les progrès de la médecine et de la science nous offrent une seconde adolescence entre 60 et 75 ans, cette nouvelle longévité pose de nouveaux défis à nos sociétés. A l'occasion du Forum Santé qui se tiendra le 7 novembre prochain à Pully «Le Temps» consacre un dossier spécial aux séniors et à leurs modes de vie.


Désormais âgé de 81 ans, ce biochimiste et prolifique écrivain scientifique est toujours aussi jeune. Son dernier livre, La symphonie du vivant est consacré à l’épigénétique, la grande révolution de la biologie de ces dernières années, montrant comment notre comportement agit sur l’expression de nos gènes. En 2005, il avait cosigné Une vie en plus, dans lequel il se déclare persuadé qu’il est possible de vieillir au-delà de 100 ans à condition d’appliquer quelques grands principes de prévention.

Consultez le programme complet du Forum Santé du «Temps» (en PDF)

Le Temps: Comment allez-vous?

Joël de Rosnay: Très bien. Je rentre de vacances, lors desquelles j’ai fait du surf tous les jours. Je me nourris de manière équilibrée. Je dors bien. J’ai beaucoup d’amis et je rencontre encore beaucoup de monde. Je prépare un prochain livre que je consacrerai à toutes les questions concernant la mémoire, non seulement biologique, mais aussi numérique.

Dans un livre que vous avez cosigné en 2005, vous parlez d’«une vie en plus». Pourquoi faut-il s’en réjouir?

La longévité en France s’accroît d’un trimestre par an. D’une part, c’est un fabuleux cadeau que nous recevons. Ce n’est pas seulement notre vie qui se prolonge, c’est notre vitalité. Un nouvel âge s’ouvre à nous entre maturité et sénescence, soit une nouvelle adolescence qu’il nous est donné de vivre entre 60 et 75 ans. Mais il ne faut pas seulement s’en réjouir, car, d’autre part, ce phénomène pose un véritable problème de société. Ces joyeux papys et mamys sont en train de pulvériser les fragiles équilibres sociaux et économiques établis entre générations. La longévité est une bombe à retardement.

Lire notre éditorial: Un nouveau regard sur la fin de vie

Le transhumanisme? Une idéologie que je trouve élitiste et narcissique

Allons-nous tous devenir centenaires grâce à une médecine plus individuelle et personnalisée?

Non, pas tous, cela dépendra de nos gènes et surtout de notre comportement qui, s’il est judicieux, peut nous permettre de vivre en meilleure santé et de vieillir moins vite. Une petite fille qui naîtra en 2020 a 90% de chances de vivre centenaire, à condition bien sûr qu’elle se nourrisse correctement et qu’elle ne fume pas. Mais tout le monde ne voudra pas faire cet effort de vivre avec un certain nombre de contraintes.

Pensez-vous que ceux qui consentiront à ces efforts seront nombreux?

Actuellement, ce n’est pas la majorité, mais leur nombre ne cesse de croître. Cela se voit à travers le phénomène de la nourriture bio et de l’essor de la pratique du sport. Depuis une vingtaine d’années, les gens prennent conscience qu’ils peuvent adopter des comportements accroissant leur longévité par la nutrition et par la gestion du stress grâce à la pratique du yoga ou de la méditation. C’est une tendance sociétale très importante qui prend toujours plus d’ampleur.

Cette longévité n’est-elle pas conditionnée à une vie d’ascète?

Non, pas du tout. La prévention n’est pas la privation. C’est une attitude positive qui donne du plaisir. Comme je l’ai montré dans mon livre sur l’épigénétique, le plaisir est un élément essentiel de l’amélioration de certains gènes. Il n’y a pas de mal à se faire du bien.

Mais il faut être très discipliné, non?

Il faut surtout être décidé, avoir envie de faire par exemple un peu de sport régulièrement. Une séance de 20 à 30 minutes suffit.

Vous faites cela, vous, à l’âge de 81 ans?

Bien sûr, je le fais tous les jours! J’ai trois machines chez moi: un vélo d’appartement, un vélo elliptique et un rameur. Pour éviter l’ennui, je télécharge des livres, des polars ou d’autres documents que j’écoute sur mon iPhone. Ou alors je place ma tablette sur l’écran de contrôle de mon vélo et je regarde la télévision.

Pensez-vous que les gens seront d’accord de se soumettre à des tests biologiques personnalisés et de porter des t-shirts à multiples capteurs?

Les gens portent déjà des montres numériques qui mesurent des paramètres à travers leur peau. C’est dire qu’ils comprennent que l'e-santé peut les aider à disposer d’un tableau de bord personnalisé leur indiquant s’ils sont sur la bonne voie par leur nutrition ou par le sport qu’ils pratiquent. Ils en retirent même un plaisir hédoniste: le résultat est si probant que personne ne doit les forcer à des tests médicaux personnalisés.

Vous parlez d’homme «réparé», d’homme «transformé», d’homme «augmenté». N’est-ce pas une vision très médicale de cette forte hausse de l’espérance de vie? 

Non, c’est plutôt une vision fondée sur les prospectives des technologies de l’avenir. L’homme réparé, on le connaît depuis longtemps: c’est la chirurgie qui remplace les os et les veines. L’homme transformé, c’est déjà le cas d’une personne qui a un pacemaker ou un implant auditif profond.

Et concernant l’homme augmenté?

Je suis plus critique à ce sujet. Car là, comme le disait Nietzsche, on va vers le surhomme. Ce sont des gens qui arrivent, par leurs moyens économiques, à se doter d’équipements leur permettant d’être supérieurs aux autres. Ce n’est pas ce que je préconise. Personnellement, je pense que l’intelligence artificielle – que j’appelle désormais l’intelligence auxiliaire –, si on sait l’utiliser, va nous permettre de nous augmenter nous-mêmes en augmentant notre cerveau et nos compétences. Pour moi, l’homme augmenté n’est pas le transhumanisme – une idéologie que je trouve élitiste et narcissique –, mais au contraire la bonne utilisation de cette intelligence auxiliaire.

Lire aussi: Cryogénisation: dans l’antichambre de l’immortalité

A quoi bon vivre 100 ans si les seniors âgés de 50 ans seulement sont les premières victimes des restructurations d’entreprises dans l’économie?

C’est le cas actuellement, car notre société est fondée sur la jeunesse et l’innovation. Elle traite les gens de plus de 50 ans déjà comme des objets tout juste bons à jeter. Mais cette vision d’une société marchande axée sur la consommation est en train de changer. De plus en plus, comme dans certains pays nordiques et africains, on considère les personnes âgées comme des sages qui peuvent apporter beaucoup à la communauté. Cette approche est en train de gagner petit à petit les sociétés occidentalisées hypermodernes.

Que peuvent apporter les seniors aux jeunes générations?

Je crois beaucoup à la coéducation transgénérationnelle. Les jeunes peuvent seconder les seniors dans l’utilisation de tous les outils numériques en complémentarité les uns des autres. De leur côté, les seniors peuvent aider les plus jeunes à interpréter cette information pléthorique qu’ils reçoivent de partout et à la replacer dans un contexte sociétal, humain, économique, spirituel et philosophique.

En Suisse, l’association Exit, qui fait de l’assistance au suicide, a de plus en plus de succès. Qu’en pensez-vous?

Je pense qu’il s’agit là d'une décision personnelle que chacun peut prendre dans sa vie. J’ai beaucoup discuté de cela avec le professeur Jacques Monod, qui était mon patron à l’Institut Pasteur. Il pensait qu’à côté de notre carte d’identité, nous devrions porter une carte de vie dans laquelle nous pourrions inscrire nos volontés en cas de maladie grave, même si notre famille n’est pas d’accord. Il avait raison. L’assistance au suicide est un choix personnel, une opportunité que je respecte beaucoup.

J’ai envie d’aller loin tant que mon cerveau fonctionne, que je peux écrire des livres et partager mes connaissances avec d’autres

Ne craignez-vous pas des abus qui conduisent à un tourisme de la mort en Suisse?

Les abus peuvent surtout venir de la famille, soit du fait que les parents ou les enfants puissent pousser quelqu’un au suicide pour des questions d’héritage ou pour se débarrasser de lui. Mais ces abus viennent de l’extérieur. Il faut éviter d’utiliser des expressions comme «tourisme de la mort», qui sont irrespectueuses pour la personne qui fait ce choix.

Tout de même, qu’avez-vous envie de dire à Jacqueline Jencquel, cette Française de 74 ans qui est encore en bonne santé et qui, malgré cela, a déjà décidé de venir mourir en Suisse en janvier 2020?

Je lui demanderais d’abord de penser à tous ceux qui l’aiment avant de décider égoïstement de mettre fin à sa vie. Autour d’elle, il y a des amis, des enfants, des petits-enfants. Elle n’est pas toute seule. Nous sommes tous au cœur d’un réseau sociétal qui a construit notre vie. Ensuite, je lui ferais remarquer qu’en France, à 74 ans, on a actuellement encore 20 ans d’espérance de vie, surtout si on est une femme.

Le blog de Jacqueline Jencquel: La vieillesse est une maladie incurable

Pensez-vous que les gens auront envie de devenir centenaires?

Personnellement, j’ai envie de vivre jusqu'à au moins 110 ans. J’essaie donc de créer toutes les bonnes conditions pour y parvenir grâce à un comportement adéquat et à l’amour de mes proches. J’ai envie d’aller loin tant que mon cerveau fonctionne, que je peux écrire des livres et partager mes connaissances avec d’autres. Quand je pense que mon ami Edgar Morin a 97 ans et qu'il continue à rayonner autour lui, j’espère y arriver aussi.

Ne craignez-vous pas de souffrir d’une maladie grave comme alzheimer et de devenir incapable de discernement?

D’abord, je n’envisage pas du tout ce genre de scénario. Ensuite, je ne crains pas du tout la mort. J’espère donc créer jusqu’à la dernière minute pour aider les autres. Cela me procure une grande joie qui me permet d’espérer une fin normale et tranquille.


Profil

1937 Naissance à Curepipe, île Maurice.

1960 Champion de France de surf.

1968 Attaché scientifique aux Etats-Unis.

1975 Publication du best-seller Le macroscope.

2012 Personnalité numérique de l’année.

2018 Dernier livre paru: La symphonie du vivant: comment l’épigénétique va changer votre vie.

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