Scientifiques et cobayes (4/6)

John Paul Stapp, qui freinait plus vite que son ombre

Dans les années 1940, ce médecin américain se lance dans des expériences extrêmes sur les limites du corps humain lors d’une décélération

Jusqu’où peut aller le corps humain en termes d’accélération? Dans le courant du XXe siècle, alors que se modernisent et se démocratisent de nouveaux moyens de transport et que les avions supersoniques font leur apparition, la question était âprement débattue. Et si l’on sait aujourd’hui que l’homme peut encaisser une accélération de 46,2 g, soit autant de fois la gravité terrestre, c’est grâce aux expériences auxquelles s’est volontairement prêté dans les années 1940 et 1950 John Paul Stapp, médecin militaire américain.

Celui qui fut baptisé pour ses exploits «l’homme le plus rapide du monde» bien avant Usain Bolt naquit en 1910 à Bahia, au Brésil. Fils de missionnaires, il devint médecin à la suite du décès prématuré de l’un de ses cousins en 1928. Son diplôme en poche, il servit sous les drapeaux en 1944. C’est dans l’armée qu’il se prit de passion pour les avions et les formidables forces que ces engins font subir au corps humain, si bien qu’en août 1946, il rejoignit en tant que biophysicien un laboratoire de médecine aéronautique sur la base aérienne de Wright-Patterson, dans l’Ohio.

Projet MX981

Dès ses débuts, Stapp se porta volontaire pour des expériences à haut risque. C’est par exemple grâce à lui que l’on a su comment éviter les accidents de décompression lors de vols prolongés à haute altitude. John Paul Stapp essaya de respirer de l’oxygène pur pendant trente minutes avant le décollage et put ainsi rester près de soixante-cinq heures à plus de 12 000 mètres sans dommage.

Son travail plut à la hiérarchie, qui le fit muter un an plus tard sur la base de Muroc en Californie. Là, on lui confia la direction du projet MX981 portant sur la capacité du corps humain à encaisser de phénoménales décélérations. Il devait déterminer si, oui ou non, un pilote peut s’éjecter d’un avion supersonique, autrement dit encaisser une décélération bien supérieure à 18 g, limite alors communément admise.

Oscar, le premier «crash test dummy»

John Paul Stapp conçut pour cela, avec l’aide de son collègue ingénieur David Hill, un chariot propulsé par quatre fusées. Placé sur des rails, sur une piste d’environ un kilomètre, il devait accélérer puis freiner le plus brutalement possible. Surnommé le Gee Whiz, le chariot n’avait rien d’un manège enfantin. En avril 1947, certains tests préliminaires virent en effet Oscar, le mannequin initialement utilisé comme passager, être projeté à plus d’un kilomètre de la piste.

En décembre 1947, après 35 essais avec Oscar, Stapp décida de prendre la place d’Oscar. Une seule fusée fut allumée. Il encaissa 10 g sans broncher, une expérience qu’il qualifia d'«hilarante». Décidé à aller plus vite, il alluma dès le lendemain deux fusées supplémentaires, puis trois, et quatre. En août 1948, après 16 essais, John Paul Stapp attint 35 g, soit près du double de la fameuse limite de 18 g.

Vaisseaux sanguins éclatés

Il établit son record le 12 décembre 1954, sept ans après son premier essai. Il poussa pour cela le Gee Whiz de 0 à 1000 km/h en 5 secondes, avant de s’arrêter en 1,4 seconde. Bilan des courses, une décélération de 46,2 g, soit l’équivalent d’une voiture s’encastrant sur un mur à plus de 100 km/h. Cela n’alla pas sans mal: il fut momentanément aveuglé par l’explosion de ses vaisseaux sanguins oculaires et eut quelques côtes brisées par la pression de ses ceintures de sécurité. Pas ennuyé pour un sou, et aussi car il était avant tout médecin, il s’occupa d’un de ses poignets cassés sur le retour de l’un de ces essais.

Un héritage à la postérité

C’est là que le comportement héroïque de John Paul Stapp éclate. Ce n’est pas par goût du risque ou de l’adrénaline que ce dernier prenait part à ses propres tests, mais parce qu’il refusait de faire courir des risques à d’autres personnes. «J’ai l’esprit d’un missionnaire. […] Je prends des risques pour obtenir des informations qui seront toujours bénéfiques. De tels risques valent la peine d’être pris», confia-t-il à propos de ses travaux.

John Paul Stapp mourut en 1999. La science aéronautique a retenu de ses travaux que le corps peut résister à d’énormes accélérations, tant que celles-ci restent brèves. C’est à partir de ses recherches que les crash test dummies, ces mannequins de test, ont été créés. L’héroïsme de Stapp a fait sauter la limite que constituait le ciel. Et a aussi occasionné l’arrivée de la fameuse loi de Murphy. Mais cela, on vous le racontera une prochaine fois…


Episodes précédents:

Publicité