Feuilleton

«Le journal d'Emma», une fiction climatique

A la veille de l'ouverture de la COP21, l'écrivain Vincent Gessler a proposé aux lecteurs du «Temps» une anticipation sur fond de crise climatique. Voici l'intégralité du journal d'Emma, héroïne d'un siècle à venir

Lundi s'ouvre la COP21, la Conférence mondiale pour le climat. Ce qui se jouera à Paris sera crucial pour un futur incertain. Qui alors mieux qu'un romancier pour imaginer à quoi pourraient ressembler notre environnement et nos vies? L'auteur genevois Vincent Gessler a accepté de jouer le jeu et de se projeter au fil au XXIe siècle. Voici son «Journal d'Emma», publié par épisode jusqu'à samedi.

 

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ÉPISODE 1

13 décembre 2015

add

Sous mes semelles, une terre craquelée, aride, qui rend un son mat à chaque pas.

On dirait les ravines innombrables d'une planète lointaine, le pavage d'un sol antique, les écailles d'un dragon mort…

Des images surgissent dans un coin de ma mémoire, griffées de la patine des vieux téléviseurs à LED: les sécheresses africaines, lointaines, inconnues de l'Europe. Les silhouettes des membres d'une famille oscillent, arc-boutés contre un horizon lumineux, ombres chinoises tremblantes dans l'air brûlant, poussant des vaches dont les flancs portent la géométrie de la faim en cercles d'os marqués sur le cuir rongé de mouches.

Un souvenir : je revois cette biche à l'agonie, percutée sur la route un soir d'été. A l'instant de sa mort, entre mes bras, ses yeux deviennent opaques, puis se fragmentent comme un miroir brisé. Un millier de lignes croisées quadrillent la surface de l’œil, brillent dans la lumière des phares, en un maillage mystérieux, écho de ce sol désertique, aujourd'hui, à l'autre bout de ma vie.

Je voudrais plonger mes doigts dans la terre, me souvenir qu'elle a connu la neige, la glace, le froid.

J'ai de la peine à retrouver l'endroit où j'avais construit le bonhomme de neige. Il avait déjà fondu le lendemain, la carotte abandonnée sur le côté, près de l'écharpe gorgée d'eau et de glace. Il y avait des arbres alors, des buissons, de l'herbe, des points de repère.

Il ne reste que les fondations de la maison de mon enfance, brûlées par le soleil, un peu à l'écart. Même le nord et le sud semblent difficiles à situer au milieu de cette immensité aride. Mes forêts ont disparu dans l'incendie silencieux des étés toujours plus chauds. Le sol a la dureté de la pierre, et pourtant le vent lui arrache des tempêtes de poussière.

Je sais ce qui m'a conduit ici.

Un rendez-vous pris, un siècle plus tôt, avec moi-même.
Un soir de décembre.
J'avais dix ans.

J'ai gardé ce mail durant plus d’un siècle, précieusement.

#backup google-calendar
#13 décembre 2015
#mailto: emmasisi2005@gmail.com
#date_of_the_event: 14 mars 2025

_______________

Salut Emma, c'est moi,

Oui, toi:)

Quand tu liras cela, tu auras dix ans de plus! Bon anniversaire!

J'espère qu'en grandissant tu as trouvé le prince charmant, et que c'est Dim. Mais passons aux choses sérieuses!

Je suis dans le train qui revient de Paris. C’est une belle ville, mais elle est en état d’urgence à cause des attentats du 13 novembre. Il y avait des policiers et des militaires partout. L'école a proposé aux classes qui voulaient d'annuler le séjour: on est la seule à être partie. Il y avait des fouilles dans le train, à la gare, des soldats portaient des mitraillettes. Tout le monde disait que c'était la guerre, mais en fait c'était plutôt calme. Et fatiguant d'attendre la fin des contrôles.

Un bus nous a conduits de l'aéroport jusqu'à l'espace d'accueil pour participer à la COP21: la 21ème conférence des Nations unies sur le changement climatique. Malgré la situation, elle a bien eu lieu, ce qui montre son importance et la détermination des gens qui veulent empêcher le réchauffement climatique.

La journée, on était sous de grands chapiteaux remplis de visiteurs. Il y avait des conférences, des projections, des stands innombrables. Le soir, on s'amusait à courir dans les couloirs, on s’entassait dans une chambre et se cachait, traqués par les accompagnants qui se tiraient les cheveux en essayant de nous ramener dans nos chambres :)

Comme les différentes visites et manifestations ont été annulées, on nous proposait des activités et des films dans l'espace Générations climat. J'ai appris que si la température monte de deux degrés dans un siècle, le climat changera dans le monde entier. J'imagine les parasols en hiver, et siroter du jus d'ananas à Genève-plage sous les cocotiers! Mais les bords de mer seront inondés et il y aura de plus en plus de catastrophes naturelles, en particulier dans les pays pauvres.

C'est pour cette raison que les dirigeants de la planète se sont réunis à Paris pour signer un accord et stopper le réchauffement ! Bon, maintenant qu'on est de retour, on doit faire un travail dessus par groupes de deux qu'on devra présenter. J'ai choisi de parler de la production des déchets. Je vais me donner de la peine, parce que je trouve ça très important. Il ne faut pas oublier ce qui se passe aujourd'hui: souvent en grandissant on perd nos idéaux. Alors je vais m'envoyer ce message dans le futur, pour ne pas oublier!

Je compte sur toi, Emma. L'avenir dépend de toi.

PS: Il vient de neiger, je sors faire un bonhomme de neige:)

Emma, 10 ans, Genève, le 13 décembre 2015.

 

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ÉPISODE 2

14 mars 2025

dd

Je viens de recevoir un message étrange, envoyé depuis une vieille adresse Gmail, celle que j'avais il y a dix ans ! Je ne me souviens même plus du mot de passe.

Il commence ainsi:

Salut Emma, c'est moi,

Oui, toi:)

Quand tu liras cela, tu auras dix ans de plus ! Bon anniversaire!

_______________

En lisant ces lignes, je me suis rappelée le moment précis où je les ai écrites.

C'était en décembre 2015, à peine rentrée d'un voyage scolaire à Paris. J'écrivais ce soir-là dans ma chambre tandis que papa et maman, en bas, regardaient à la télé des informations qui passaient en boucle sur la tuerie parisienne du 13 novembre, exactement un mois après les événements. Je n'en avais pas compris la portée à l'époque, et mes parents m'avaient en partie préservée du flot d'images de corps couverts de draps blancs, de rues tournoyantes de gyrophares rouges et bleus, de terrasses de cafés fracassées d'impacts de balles, des voix blanches des survivants, des opérations de police… Je suis tombée dessus des années plus tard, sur le net. Cette actualité, frôlée sans la vivre sur le vif, accompagne mes souvenirs directs.

Mes parents m'ont laissée partir à Paris pourtant, à peine quinze jours après l'un des plus abominables attentats qu'ait connu la France. Confiants dans la nécessité de ne pas laisser triompher le terrorisme. Confiants qu'il ne m'arriverait rien sans doute, acceptant, après une sérieuse réflexion, de laisser leur fille de dix ans se diriger au cœur de la capitale française, vers laquelle les yeux du monde entier étaient rivés à ce moment. Aujourd'hui, dix ans plus tard, alors que les commémorations commencent déjà à fleurir, j'admire le choix qu'ils ont fait, avec les autres parents et professeurs. Et je crois que cette décision a changé ma vie.

J’étais excitée par ce premier grand voyage vers la COP21, cette réunion sur le climat qui n’évoque probablement rien à personne aujourd’hui. Je ne me souviens plus des détails. Des impressions surtout, l'espace Générations climat et la Cité des sciences. Les policiers, l'armée, les contrôles de sécurité partout. L'odeur du métro, et celle de la pluie en débouchant à l'air libre au milieu d'une rue parisienne. Les fauteuils durs du train, le voyage avec les copains de classe, mon réveil en entrant en gare de Cornavin alors que je m'étais endormie.

Une fois de retour, je m’étais écrit à moi-même, pour me donner rendez-vous dans le futur, pour ne pas oublier. Puis il avait neigé, et j’étais sortie faire un bonhomme de neige qui se dressait, seul, debout dans la nuit précoce de l’hiver. Les flocons tombaient, épais et légers, s’accrochaient à mon bonnet, à mes cils. Mes pas crissaient, mon haleine givrée semblait dériver en silence à la lumière du porche.

Dix ans plus tard, après avoir terminé ma maturité, j'ai fait une année à l’Institut des Sciences de l'Environnement. Et non, Emma-dix-ans, je n'ai pas fini avec Dim, il préférait les garçons, mais tu ne pouvais pas le savoir. Je n'ai pas rencontré l'homme de ma vie, mais je ne le cherche pas non plus.

J'ai toujours envie de changer le monde, plus que jamais en fait.

Grâce au mouvement des makers, j'ai compris qu'il faut le faire de manière concrète, au travers de projets ciblés. Je suis souvent au hackerspace de Genève, le PostTenebrasLab, où je construis des petites machines et répare mes objets défectueux. La culture du do it yourself est en train de vaincre l’obsolescence programmée, c’est une victoire de notre génération ! Chaque école, chaque quartier, chaque entreprise qui dispose d’un fitness a aussi un atelier où l’on peut imprimer en 3D, réparer ou faire réparer ce que l’on veut. Il y a toujours une personne pour aider, ou des ressources en ligne. Dans les pays dépourvus d’infrastructures, des Labs ont été mis sur pied pour fabriquer et entretenir les objets du quotidien, dans des zones d’accès difficiles ou pauvres en ressources.

C’est l’exemple parfait que l’on peut, à son petit niveau, faire de la Terre un endroit meilleur pour ses habitants.

En me répondant à moi-même à travers le temps, je réalise un peu le fantasme de ces écrivains de science-fiction ; mais comme je ne peux pas adresser ma réponse vers le passé, je l'envoie vers le futur. Je confie donc à Jean-Jacques, mon assistant Intelligence-Artificielle, le soin de programmer un nouveau rendez-vous pour mes trente ans, en espérant que je ne sois pas trop vieille et moche:)))

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ÉPISODE 3

14 mars 2035

Insectes à manger

J'avais totalement oublié ce rendez-vous fixé il y a dix ans.

Un jour de fougue, du haut de mes dix ans, je me suis écrit à moi-même, pour l’anniversaire de mes vingt ans, un appel éploré de l'enfance vers l'âge adulte. A vingt ans, amusée par la démarche, je me suis donnée rendez-vous à trente.

J'ai reçu le message ce matin, et tout m'est revenu en un éclair.

Je revois Emma-dix-ans, Emma-vingt-ans, et, dans mon esprit, elles sont plus proches l'une de l'autre que celle d'aujourd'hui.

J'ai trente ans. Je fais partie des gens nés un jour PI.

Le 14 mars, en date américaine, s'écrit avec le mois devant : 03/14. Les premiers chiffres du nombre pi.

3.14159265359…

J'ai caressé un temps l'idée d'apprendre par cœur les 314 premiers digits, mais j'ai laissé tomber assez vite. Voilà pour pi day, la journée de pi, celle de mon anniversaire. Je ne suis pas née à quinze heures, pourtant c'est toujours à cette heure que je le fête.

Le plus important maintenant : j'attends ma première échographie ! Eh oui, je suis enceinte, et je ne l'ai encore dit à personne (à part le papa bien sûr). Je te le confie en exclusivité, Emma-quarante-ans.

Un petit suisse-kurde pointe le bout de sa frimousse dans mon ventre :)

Adar, son père, n'est pas un réfugié climatique, mais un réfugié de guerre civile. Ses parents sont arrivés en Suisse, après avoir transités par l'Allemagne, lors de la grande vague d'émigration syrienne de 2015. Cette fameuse année qui a vu les attentats meurtriers de Paris et la conférence sur le climat COP21. Ils sont originaires de Kobane, un haut lieu de la résistance kurde. Ils étaient sur le point de retourner y vivre après la reprise de la ville, quand un terrible massacre a eu lieu : 262 civils (dont femmes et enfants) ont été exécutés par un commando suicide le 26 juin 2015. La famille d'Adar a alors décidé de faire route pour l'Europe.

J'ai rencontré mon compagnon il y a cinq ans, à l'occasion de mon premier emploi volontaire.

C'est ici que je remercie mes études en rudologie, un nom bien laid pour une science très utile : ingénieure en gestion des déchets privés, hospitaliers et nucléaires. Je fais des prélèvements sur des sites suspects, travaille autant en laboratoire qu'en extérieur, je mets en place des solutions, en particulier des réaménagements de sites pollués.

Adar et moi faisons partie de ceux qui ont décidé de continuer à travailler à temps plein après l'introduction du revenu de base inconditionnel. Depuis 2032 en Suisse, chaque citoyen touche un revenu qui lui permet de vivre sans travailler tout en restant un consommateur qui fait tourner l'économie. La tenue du sommet pour la consommation et l'économie à Davos en 2025 a débouché sur un rapport que différents pays d'Europe ont mis en application, la Finlande en tête. Devant le succès du système, d'autres gouvernements ont adopté cette pratique, avec quelques adaptations locales. Désormais, chaque citoyen peut investir son temps dans des études plus longues, pour sa famille, l'art, les associations, la politique, ou simplement consommer des hobbies. Travailler est devenu une option, et j’envisage désormais de réduire mon activité professionnelle pour me consacrer à ma famille.

En écrivant ce bilan, je me rends compte que les changements climatiques me semblent moins perceptibles que les changements sociaux. Peut-être est-ce une impression due aux bouleversements de notre société ces vingt dernières années. Les domaines les plus fluides ont été le monde du travail et notre rapport à l'alimentation. Deux aspects essentiels, dont la remise en cause a transformé la société en profondeur, ainsi que sa gestion énergétique.

Qui aurait pu prédire l'incroyable succès de la nourriture à base d'insectes ? Je n'ai jamais aimé les insectes grillés entiers, pas plus que je n'aime les crustacés, mais le pain d'insecte est très bon, naturellement parfumé à la noisette, avec des notes doucereuses que les enfants adorent. Cela se présente comme une farine que l'on peut travailler de différentes manières : gâteaux, biscuits, pains,… Nourrissant et agréable au goût !

Par un effet concomitant, les gens se sont mis à arrêter de manger de la viande comme on arrêtait de fumer. Les campagnes se sont multipliées, le prix de la viande a monté en flèche, la consommation carnée a baissé, dans un cercle vertueux. Les plats à base de simili-viande de soja se sont améliorés, jusqu'à ressembler en goût et en texture à la viande originale.

Être végétarien est devenu une norme valorisée.

Nous sommes conscients aujourd'hui que la consommation de viande animale était un pur délire, la production en quantité industrielle, les conditions d'élevage et d'abattage étaient une aberration écologique, économique et éthique. Sur le moment pourtant, personne ne remettait en cause le système : on mangeait du poulet, du bœuf ou de l'agneau trois fois par semaine, en regardant avec pitié les végétariens qui passaient à-côté de si bons petits plats.

Il reste aujourd'hui des artisans de luxe, qui fabriquent de bons produits, qui traitent les animaux avec respect. Les amateurs de viande sont prêts à payer le prix de la qualité et de la rareté, et c'est une bonne chose.

Je vois que notre civilisation progresse, la société et les gens se transforment, le monde semble un bel endroit aujourd'hui.

Je suis une optimiste, peut-être un effet de la grossesse:) Cet état d'esprit influence déjà le thème de mon prochain projet d'île artificielle.

Rendez-vous dans dix ans.

 

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ÉPISODE 4

14 mars 2045

add

Je pense depuis des années à ce que je vais écrire dans ce journal pour mes quarante ans.

Le temps passe à une vitesse prodigieuse. En voyant grandir mon fils Aylan, ces dix dernières années, je n'ai cessé de penser à qui j'étais à son âge, à ce que je suis devenue, à la place que j'occupe aujourd'hui dans le monde.

Lorsque j'avais dix ans, en 2015, j'ai assisté à une conférence sur le climat à Paris avec l'école. Malgré les terribles attentats qui avaient eu lieu le 13 novembre, nous avions défié la peur et suivi l'ensemble de l'événement, appelé COP21. En rentrant, je me suis envoyé un message à moi-même, dans le futur, dix ans plus tard. Je n'ai pas cessé de le faire depuis, tous les dix ans, sans savoir si je me lirai ou si je m'adressais à un fantôme.

Ce rendez-vous oublié des grandes puissances pour discuter des problèmes de la planète, il y a trente ans, à l'ombre de la tuerie qui s'est déroulée en amont, est devenu le point d'accroche de mon bilan, comme personne, comme être humain à la croisée d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Au niveau climatique, le scénario du pire semble se réaliser. En trente ans, la courbe de la température mondiale a pris 1,5 degrés. Nous disposons de données fiables et de modèles bien plus précis aujourd'hui, mais les approximations du début du siècle semblent toujours valables.

Avec du recul, je me rends compte à quel point ces tentatives de juguler les changements climatiques étaient à la fois précurseurs et voués à l'échec. Les grands changements ont lieu quand le système est prêt à les accueillir. Il y a trente ans, le système ancestral, basé sur la compétition et la croissance économique à tout prix, n'était évidemment pas disposé à se laisser réformer en profondeur. Le grand obstacle à la réduction des gaz à effet de serre a longtemps été le refus des riches de cesser de s'enrichir. En modifiant les buts à atteindre, en ne valorisant plus l'idée de compétition, d'enrichissement, mais plutôt celle d’un certain optimum, une stabilité qui permette de vivre, de faire vivre sa famille et de se réaliser comme individu, une partie du problème était réglée.

Mais cela a pris du temps.

Un certain nombre de questions énergétiques se sont résorbées d'elles-mêmes, avec les centrales à fusion et les véhicules intelligents, et maintenant que la société dans son ensemble est enfin prête à faire l'effort de limiter la croissance pour juguler les effets du réchauffement climatique, nous voilà avec une dette de pollution de plus d'un siècle d'industrialisation forcenée.

Déjà les hausses de températures sont perceptibles, l’augmentation des tempêtes, la montée des eaux et les inondations récurrentes des villes de bord de mer.

C'est le prix à payer pour le temps que nous avons mis à comprendre, mais pouvions-nous faire autrement ? Nous avons connu une masse de changements si rapides… La technologie est devenue incomparablement plus puissante et sophistiquée que lors de mes dix ans. En novembre, mon fils fêtera ses dix ans à son tour, et ce qui lui semble normal aujourd'hui aurait relevé de la science-fiction il y a trente ans, quand les smart-phones et leur LOL-culture dominaient les communications, avec leurs interfaces primitives et lumineuses. Ce n'était pas différent à l'apparition de la TV ou lors de l’essor de la voiture. Qui aurait pu prévoir la révolution des smart-phones, des drones, des smart-cars, des intelligences artificielles ?

Le moindre objet aujourd'hui dispose d'un certain degré d'intelligence et d'autonomie. Chaque citoyen est un petit chef d'entreprise qui dispose au minimum d'une dizaine d'assistants sous la forme d'intelligences artificielles futées et amusantes. Les domaines de la formation, de l’éducation, de l’école enfantine aux universités, s’en sont trouvés profondément modifiés. L’acquisition de compétences a remplacé celle des connaissances – puisqu’aujourd’hui, grâce à la technologie, tout le monde est omniscient, ou presque, et parle virtuellement toutes les langues. Les frustrations de la communication et de nos limites intellectuelles sont tombées une à une. Le quotient intellectuel de la population – si tant est qu’une telle chose existe – semble avoir grimpé en flèche.

Et pourtant, maman est morte l'année dernière, et mon père, quand il a senti que je me remettais du deuil, est parti, à septante-six ans, faire son premier voyage pour mars. Il avait espéré et redouté ce moment toute sa vie. A la fois paniqué par l'avion et la mort, et totalement fasciné par l'espace, je crois que c'est pour lui une forme de suicide ou de nouvelle vie.

Il est probable qu'il revienne dans deux ou trois ans. Septante-six ans aujourd'hui, c'est à peine quarante ans hier. J'appartiens à cette génération que les progrès presque quotidiens de la médecine propulsent vers un futur lointain. Jean-Jacques (mon IA assistant personnel) me souffle que l'espérance de vie en 2100 sera de trois siècles. Donc, techniquement, c'est comme si j'avais à nouveau dix ans?

 

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ÉPISODE 5

15 mars 2055

add

J'ai raté mon rendez-vous d'une journée !

Pour la première fois, j'ai oublié de réaliser ce petit exercice auquel je me livre tous les dix ans, au jour de mon anniversaire. Je reçois un message de moi-même, écrit et envoyé dix ans plus tôt, je le lis, et je m'en adresse un autre dans dix ans.

Mais j'avais une excellente raison : j'ai fêté hier mon anniversaire avec papa, et pour ne pas être dérangée, j'ai coupé toute communication entrante. Nous avons ri et bu, avec une telle complicité que le serveur a cru que nous formions un couple… Nous sommes allés en boîte ensemble et j'ai vu mon père se trémousser sur des vieilleries techno à quatre-vingt-six ans ! Il ne les fait pas, tout simplement.

Les traitements génétiques ont vaincu la vieillesse, les vieux ont rajeunis, les jeunes ne vieillissent plus, à moins de refuser de se faire traiter. Il y en a, et ils portent bien leurs rides. Généralement, aux premiers inconforts de l'âge, ils se font rajeunir dans les plus brefs délais.

On peut presque considérer le fait de vieillir comme un suicide, car nous avons le choix.

Entre deux verres, on a évoqué la mort de maman et son cancer il y a dix ans. Si elle avait vécu cinq ans de plus, elle aurait survécu sans problème. On a pensé fort à elle et on a continué à boire.

Mon fils Aylan a eu vingt ans, et comme le reste de la jeunesse actuelle, il s'est mis en tête de vivre dans une ville sous-marine, avec une communauté de marins. Certains se font implanter des systèmes de respiration artificielle, comme les poissons, mais mon fils n'aime pas trop l'idée de modifier son corps. Par contre, il est passionné d’architecture sous-marine – le fruit ne tombe jamais loin de l'arbre !

Je croyais que le futur était dans l'espace, dans l'exploration de la Lune et de Mars, aujourd'hui peu peuplées, et peut-être d'autres systèmes solaires – un défis qui n'a pas encore été relevé. Mais les yeux des jeunes générations sont rivés vers la Terre et les océans. Je trouve cela beau, mais j'ai la nostalgie des étoiles, d'un futur qui parcourt les immensités vides de l'espace, les archétypes de la science-fiction que je m'attendais plus ou moins consciemment à voir se produire.

J'ai visité l'été dernier la première cité submergée – ils n'ont pas résisté à nommer un de ses quartiers Atlantis ! La ville explore de nouvelles formes architecturales fascinantes, qui empruntent au monde végétal, minéral et animal. Les problèmes techniques posés sont les mêmes que ceux de la colonisation lunaire et martienne, ces cinquante dernières années, ce qui rend les solutions presque évidentes. Cet intérêt pour les fonds océaniques est assez paradoxal, comme si un long voyage, un détour par le vide et les étoiles, nous enseignaient à revenir vers notre maison, et à creuser dans notre jardin.

Les habitations sont construites sous dix mètres d'eau seulement, et l'on peut voir à travers le plafond de plexiglas la surface briller au soleil comme du béryl bleu. Les poissons dansent dans l'azur, on se croirait sur une autre planète.

Je comprends qu'ils trouvent sans problème des financements pour établir ces communautés de marins. Les plus explorateurs s'aventurent vers les grandes profondeurs, où la pression, la température et le manque de lumière posent de nouveaux défis.

Il y a une ressemblance frappante entre la communauté des marins et la floraison des communautés hippies un siècle plus tôt, vers mai 1968. Un mouvement culturel massif, touchant essentiellement la jeunesse, qui désire proposer des alternatives de vie et des rapports sociaux. La naïveté en moins peut-être, et un solide bagage scientifique en plus.

J'ai bien sûr exploré toute la partie arcologique de ces structures, et je n'ai pas été déçue. La marge de progression de ces systèmes est énorme. Nous tenons une réponse possible à la montée des eaux, question qui se pose maintenant dans les grandes villes côtières du monde. Il n'est pas impossible que certains promoteurs transforment le problème en aubaine : des maisons aquatiques, dont les étages supérieurs seraient à l'air libre, résidences pour riches sur le front de mer.

On rentabilise même le réchauffement climatique…

14 mars 2062

Je déroge à la règle des dix ans, mais il faut que je l'écrive: j'ai pensé très fort à maman car mon traitement contre le cancer n'a duré que deux semaines avant qu'il ne soit entièrement résorbé. Elle me manque. J'aurais aimé pratiquer la télépathie avec elle.

Le plus troublant, en se connectant à une autre personne, par intelligences artificielles interposées, c'est à quel point cela semble naturel. Il n'y a pas d'effort à faire, on « sent » le sourire de l'autre, sans être envahi par lui. On s'harmonise l'un à l'autre comme deux instruments de musique qui se mettent progressivement à l'unisson. On décide intuitivement ce qu'on laisse passer et ce qu'on retient. Ce n'est pas plus compliqué qu'une discussion normale, et bien plus profond.

Les réseaux de neurones artificiels, pour booster nos performances, semblaient déjà aller de soi. Mais la transmission directe de pensées et d'émotions, non invasive, intuitive, intelligente, rend la parole presque obsolète. Elle favorise l'empathie et la compréhension mutuelle. Certaines personnes au restaurant ou dans la rue, demeurent en communions immobiles, parfois enlacées. C’est émouvant. Je n’aurais jamais imaginé voir cela un jour, et j’ai bien l’impression qu’on assiste à une seconde révolution des communications.

Des communautés émergent, qui partagent des moments de fusion entre eux, mais je pense que ce n'est pas encore pour moi : j'ai trop peur de me perdre, ainsi, de chercher refuge dans l'autre, ou dans un groupe. Je pourrais facilement devenir dépendante à ce genre d’expériences.

Je change donc de format et m’adresse ce journal sous forme de transmission de pensées, dans treize ans exactement.

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ÉPISODE 6

14 mars 2075

Add

Les derniers glaciers se sont retirés d’Europe.

Des vents brûlants se sont levés, un matin de juillet, et n’ont jamais cessé depuis.

La mise en place d’un nouveau climat a été bien plus brutale que les modèles ne le prévoyaient; nous ne sommes pas loin des trois degrés d’augmentation de température. Cela a pris du temps, une gestation lente durant laquelle le système climatique dans son ensemble se réajustait, puis la conséquence s’est imposée en une saison: l’effet Hansen.

C’est un vent continu, sec et brûlant, parfois plus doux et humide en hiver, qui souffle sur le centre de l’Europe.

Toute l’année.

Les cultures se sont desséchées, les forêts se sont retirées en altitude, la faune et la flore se sont adaptées au climat aride. Nous buvons désormais du champagne écossais, et les vins anglais ont la cote.

Genève est une terre désertique, qui fleurit en hiver lors de brefs épisodes de pluies abondantes. Les sols sont ravinés, aucune agriculture n’est possible. Des biosphères bombent leurs dômes fièrement, abritant une explosion de vie tropicale. Heureusement, il n’y a plus de travailleurs. Un siècle auparavant, une armée de migrants aurait réalisé le travail de nos robots.

Peu de gens vivent à Genève, il fait trop chaud et les bords du lac ont disparu. Le niveau des eaux s’est abaissé régulièrement: dans dix ou vingt ans, il n’existera plus.

Et c’est mon anniversaire.

J’habite à Fredericia, au Danemark, dans une maison-dôme sous-marine du bord de mer. Les stations balnéaires suédoises et norvégiennes sont bien trop surpeuplées à mon goût.

Cet ajustement du climat a produit un autre effet: les modifications climatiques ont été plus douces partout ailleurs, comme si la Terre avait sacrifié l’Europe pour sauver le reste du monde. Les régions autrefois inhospitalières du Nord sont devenues de grands centres urbains, densément peuplés: Groenland, Islande, pays scandinaves, Alaska, nord de la Russie et du Canada…

Si l’on excepte les villes flottantes et les cités sous-marines.

Quand j’étais petite, à dix ans, j’ai assisté à la COP21, une conférence sur le climat à Paris. C’était le mois suivant les terribles événements du treize novembre que je ne tiens pas à évoquer ici. Depuis ce jeune âge, je me suis envoyé des messages vers le futur, de dix ans en dix ans, jusqu’à aujourd’hui. Je n’aurais jamais imaginé les transformations dont j’ai été témoin, du monde, de mon corps. Mon espérance de vie a été décuplée. Il n’est pas impossible que je vive deux ou trois cents ans, avec les miens auprès de moi encore longtemps, entourée de leur amour. Mon fils Aylan, mon conjoint Adar. Et mon père qui s’invente de nouvelles vies chaque année, explore, découvre, crée. On dirait un adolescent. Notre différence d’âge s’est estompée, et on pourrait croire que je suis sa mère.

Nous avons assisté ce siècle à des métamorphoses profondes de notre société, mais je ne peux pas m’empêcher de penser: «Et si?…»

Et si cette conférence, il y a soixante ans, avait abouti à quelque chose? Et si quelques cheffes d’états ou cheffes d’entreprises un peu visionnaires avaient vraiment agi, à ce moment, réformant la société en accéléré: les conséquences auraient-elles été différentes?

J’ai vécu en Suisse, dans un environnement protégé, toute ma vie, et j’ai vu souffrir le monde. J’ai vu de loin des populations décimées par les guerres de l’eau. J’ai vu les famines sur mon téléviseur. J’ai vu les recycleurs, ces familles, vivant sur des montagnes de déchets non recyclés, dérivant au gré des courants marins, broyés par centaines sous des torrents de détritus lorsqu’un typhon saisonnier passait trop près.

Et puis j’ai vu les terres de mon enfance se transformer en désert, le climat basculer, j’ai vu les gens partir, les migrations massives hors d’Europe, j’ai vu ma famille avoir peur.

J’ai connu ces moments où la vie bascule, et où elle refleurit, ailleurs, plus forte, plus tendre, plongeant ses racines où il y a de l’eau et de l’amour.

Aujourd’hui, l’humanité défie la mort. Le temps s’est rétréci. Dix ans maintenant, c’est un peu comme un an hier.

J’habite le futur. Je vais donc adresser ce message vers le passé. Vers cette petite fille que j’étais, en 2015, qui regardait l’avenir avec espoir Sans attendre de réponse, cette fois.

Emma, 70 ans, Fredericia, le 14 mars 2075.

Un souvenir, dans un souvenir, dans un souvenir.

Je relis ce message écrit il y a un siècle à une destinataire absente. Je revois qui j’étais, comment était le monde, la société, les gens, ce paysage d’humanité et de culture aujourd’hui disparu, transformé, digéré par la planète, calciné au creuset des décennies et d’un climat déréglé.

Je me tiens sur une île, au milieu d’un lac artificiel – ma première réussite professionnelle. L’herbe est douce, la croissance des arbres encouragée plutôt que contrôlée, invitée plutôt que dirigée, la lumière a ici quelque chose de sauvage. On aurait envie d’y rester, de passer des nuits paisibles à observer les étoiles scintiller au fil du lac, des matinées dorées à surprendre le vol des hérons cendrés, des journées de soleil à paresser pieds nus.

Le sous-sol est gorgé de déchets, un dépotoir autrefois à ciel ouvert, fondation improvisée à partir de nos propres déjections, ossature poubelle sur laquelle on a déposé une clairière du paradis. Les rives du lac sont consolidées de kilomètres de vieilles baignoires et de sanitaires recyclés.

L’endroit est d’une beauté à couper le souffle.

J’ai enfin trouvé un lieu.

A la croisée d’hier et de demain.

Où rester, et être un peu moi-même.

 

 

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