D’un côté, il y a l’urgence: celle d’agir contre les changements climatiques, alors que les vagues de chaleur, incendies de forêt et autres événements extrêmes se sont multipliés ces derniers mois, en Suisse comme à l’étranger. De l’autre, il y a l’inertie des Etats peu prompts à s’engager, alors que la conférence climatique COP24 se tient à Katowice en Pologne jusqu’au 14 décembre. Les débats qui agitent actuellement le Conseil national, en pleine révision de la loi sur le CO2, et plus encore le mouvement français des «gilets jaunes», illustrent bien la difficulté à prendre des mesures concrètes contre le réchauffement. Et si, pour sortir de cette impasse, on se tournait vers la philosophie? Michel Bourban, jeune chercheur suisse basé à l’Université de Kiel en Allemagne, a récemment fait paraître un ouvrage* qui nous invite à réfléchir aux fondements moraux de la lutte contre le réchauffement.

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Le Temps: En quoi les changements climatiques sont-ils une source d’injustice?

Michel Bourban: Ce qui marque le plus lorsqu’on lit les rapports du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, c’est la double inégalité qui structure le réchauffement climatique. D’une part, les pays développés ont une plus grande part de responsabilité dans la création, le maintien et l’aggravation du problème, et, d’autre part, ce sont les pays en développement qui sont les plus vulnérables aux impacts climatiques. Pour passer du constat scientifique de cette inégalité à la notion d’injustice, il faut cependant ajouter une dimension philosophique, qui peut prendre en compte les droits humains. Les changements climatiques, causés en bonne partie par les émissions de gaz à effet de serre en provenance des pays développés, menacent ces droits dans les pays en développement. C’est ce qui rend la situation injuste.

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De quelle manière les droits de l’homme sont-ils affectés par les changements climatiques?

La multiplication et l’intensification des événements climatiques extrêmes – ouragans, sécheresses et inondations – dans les pays pauvres d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine font partie des éléments qui vont le plus manifestement à l’encontre des droits fondamentaux à la santé, à la vie et à la subsistance. Or quand ces droits ne sont pas respectés, les autres droits de l’homme – comme celui de participer à la vie politique – ne peuvent pas être exercés. La justice globale, dont s’inspire la justice climatique, soutient que nous avons des responsabilités envers les pauvres du monde, que nous devons contribuer au respect de leurs droits. Un autre aspect important est notre responsabilité envers les générations futures. Avec nos émissions de CO2, nous déstabilisons non seulement le climat aujourd’hui, mais aussi pour les décennies et même les siècles à venir. Nous mettons donc aussi en danger les droits humains des membres des générations à venir.

Ces dernières années ont montré que presque tous les pays au monde, même les plus riches, sont vulnérables à des degrés divers

Ces considérations éthiques sont-elles déjà présentes dans les négociations climatiques internationales?

En partie, oui. La convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui a été rédigée en 1992 lors du Sommet de la Terre de Rio, comprend déjà des normes assez fortes comme celle des responsabilités communes mais différenciées et des capacités respectives. Elles se retrouvent aussi dans l’Accord de Paris. Les pays signataires de ces textes reconnaissent donc qu’ils ont tous une responsabilité dans les changements climatiques, mais qu’elle est différenciée en fonction de leur contribution causale au problème. Le concept de capacité est également crucial. Prenons l’exemple de la Suisse. Certes, elle ne représente que 0,1% des émissions globales de gaz à effet de serre; sa contribution causale aux changements climatiques est donc limitée. En revanche, sa capacité d’action est élevée, en raison de ses moyens financiers importants et de ses ressources en matière d’innovation. Cela accroît notre responsabilité. Il est notable que ces conceptions soient déjà présentes dans le débat actuel, mais pour les philosophes qui étudient la justice climatique, il est nécessaire d’aller plus loin. Nos devoirs envers les générations futures, en particulier, devraient être davantage reconnus.

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Ces motivations ne semblent malheureusement pas suffisantes pour inciter les Etats à agir…

En effet, les émissions mondiales de gaz à effet de serre n’ont pas arrêté de croître, malgré le développement des idées de justice climatique. Les émissions mondiales de C02 devraient même atteindre en 2018 un niveau inégalé depuis sept ans, selon le bilan annuel du Global Carbon Project publié en marge de la COP24. C’est pourquoi il faut explorer d’autres raisons qui devraient nous motiver à l’action. Nous parlions tout à l’heure du degré inégal de vulnérabilité aux changements climatiques. Certes, les pays pauvres sont les plus fragiles, mais ces dernières années ont montré que presque tous les pays du monde, même les plus riches, sont vulnérables à des degrés divers. La Suisse, par exemple, est touchée par des vagues de chaleur, des feux de forêt, ou encore la réduction des rendements agricoles. Des raisons prudentielles devraient donc constituer une motivation supplémentaire dans la lutte contre le réchauffement. On peut également avancer des raisons amorales, comme l’intérêt économique à investir dans des domaines d’avenir tels que les énergies renouvelables.

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Mais comment dépasser les querelles entre les pays?

Aujourd’hui, les pays développés reconnaissent leur responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Les discussions portent davantage sur le type de soutien financier qu’ils vont apporter aux pays en développement. Les signataires de l’Accord de Paris se sont mis d’accord pour mobiliser 100 milliards de dollars par an d’ici 2020, mais on ne sait pas encore selon quelles modalités: est-ce qu’il s’agira de dons ou de prêts? Seront-ils consacrés majoritairement à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ou aussi à l’adaptation et à la compensation des dommages qui n’ont pas pu être évités? Dans les négociations internationales, il faut désormais partir du constat que nous sommes tous responsables et se mettre d’accord sur les moyens à mettre en œuvre pour faciliter une transition énergétique globale, d’un système basé sur les énergies fossiles à un autre basé sur les énergies renouvelables.

Cette transition n’est pourtant pas facile à effectuer, comme en témoigne le mouvement des Gilets Jaunes en France…

Je crois beaucoup aux incitations économiques dans la lutte contre les changements climatiques. La mesure la plus évidente est de mettre fin aux subventions publiques pour les énergies fossiles, qui atteignent chaque année quelque 5300 milliards de dollars au niveau mondial. Si on investit ce montant dans les énergies renouvelables, la transition énergétique devient possible. Il faudra aussi attribuer un prix – initialement bas, mais qui sera amené à augmenter – aux émissions de gaz à effet de serre, en passant par des taxes carbone. Mais ce que montre bien la situation française, c’est que ces instruments fiscaux doivent être accompagnés de mesures sociales pour protéger les personnes qui sont déjà en situation précaire. Il est nécessaire d’investir beaucoup plus dans les transports publics, pour améliorer leur efficacité, réduire leur prix, etc. On peut également mettre en place un système de dividende énergétique, dans lequel une partie des recettes collectées par la taxe carbone est reversée chaque mois aux individus les plus défavorisés. Cela a été testé en Colombie-Britannique au Canada. Il y a un objectif commun entre la justice sociale et la justice climatique, qui est de réduire les inégalités. L’important est maintenant de les rendre conciliables.

Il est possible de réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre sans amoindrir notre qualité de vie

Face à ces difficultés, des solutions technologiques sont de plus en plus mises en avant. Devons-nous parier sur la géo-ingénierie, qui vise à manipuler le système climatique afin de réduire le réchauffement, par exemple en envoyant des aérosols dans l’atmosphère pour réfléchir le rayonnement solaire?

Cette thématique monte en force dans les sphères scientifiques, économiques et politiques depuis que Paul Crutzen, un scientifique très influent, a publié en 2006 un article pour la défendre. L’idée est que nous trouverons dans les technologies la solution principale pour lutter contre les changements climatiques. C’est très différent de la transition énergétique, qui passe par l’innovation mais nécessite aussi des changements de comportements. Il y a plusieurs problèmes avec le discours qui promeut la géo-ingénierie. D’une part, on ne sait pas si ces technologies, toujours en développement, seront prêtes au moment où on en aura besoin. Il y a aussi le risque d’effets secondaires, qui existe pour tout type d’innovation technologique, mais qui est renforcé dans le cas de certaines solutions déployées à très large échelle. Enfin, miser dès aujourd’hui sur ce genre d’approches risque de nous éloigner de nos responsabilités. Ce qui ressort du dernier rapport du GIEC, c’est qu’il est encore possible d’éviter un réchauffement de la planète à plus de 1,5°C d’ici à la fin du siècle, sans avoir recours à ces technologies. Mais cela nécessite de prendre des mesures drastiques et rapides. On a moins d’une quinzaine d’années pour réduire de moitié nos émissions globales de gaz à effet de serre.

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Au niveau individuel aussi, trouver la motivation pour lutter contre les changements climatiques peut être difficile. Une réflexion philosophique peut-elle nous y aider?

C’est en effet difficile de sentir responsable pour un état du monde auquel on ne contribue que de manière infinitésimale. Mais on a tout de même une responsabilité en tant qu’agents moraux. A l’heure actuelle, même si les Etats respectent leurs engagements de réduction de gaz à effet de serre, la planète se dirige vers un accroissement des températures de plus de 3°C d’ici à la fin du siècle. Nous léguons ainsi à nos enfants un monde beaucoup plus dangereux. Nous serons aussi de plus en plus concernés directement par les effets du réchauffement. Un récent rapport a montré que d’ici à 2050, les vagues de chaleur pourraient devenir la norme et non plus l’exception en Suisse. Enfin, une dernière raison d’agir à notre propre niveau est que les Etats n’agissent pas assez. Cela renforce notre responsabilité individuelle. D’autant plus qu’il est possible de réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre sans amoindrir notre qualité de vie. On peut choisir de moins utiliser la voiture et l’avion et de recourir davantage aux transports publics, particulièrement en Suisse où on bénéficie d’un des meilleurs réseaux au monde. On peut aussi demander à son fournisseur d’énergie d’avoir de l’énergie renouvelable plutôt que le mix habituel, ce qui n’est pas beaucoup plus cher à la fin du mois. Enfin on peut réduire la part de produits animaux dans son alimentation. L’élevage contribue à 18% des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial, c’est donc une des causes principales du changement climatique.

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Plusieurs marches pour le climat sont organisées ce samedi en Suisse et à l’étranger. Pensez-vous que la société civile a le pouvoir d’influencer la politique climatique mondiale?

La société civile en général et les ONG en particulier ont acquis beaucoup d’importance dans la lutte contre le réchauffement. Elles appuient le régime climatique international dans l’objectif de le rendre plus ambitieux, et ciblent en particulier le secteur de l’extraction des énergies fossiles, qui est directement à l’origine du problème. Comme l’a montré le documentaire Demain, il existe au niveau local de nombreux exemples d’initiatives qui concilient justice climatique et sociale. Cela nécessite toutefois de l’ingéniosité et de la créativité. Et le défi consiste désormais à déployer ce mouvement au niveau international. Mais j’ai le sentiment que la prise de conscience pourrait devenir assez importante pour éviter les scénarios les plus sombres pour les générations à venir.

* «Penser la justice climatique», Michel Bourban, PUF, collection «L’écologie en questions»


Profil

1987 Naissance à Monthey, Valais.

2007 Bachelor ès Lettres, Université de Lausanne.

2012 Master en philosophie politique et éthique, Université Paris-Sorbonne (Paris IV).

2016 Docteur en philosophie, Université de Lausanne et Université Paris-Sorbonne (Paris IV).

2018 Post-doctorat en philosophie environnementale, Université de Kiel.

2018 Sortie de son livre «Penser la justice climatique» (PUF).



Questionnaire de Proust

- Un lieu pour déconnecter? Champéry, le village où j’ai grandi et où vivent mes parents.

- Le livre qui a marqué ma jeunesse? Deux livres: le Traité du désespoir et de la béatitude d’André Comte-Sponville et La construction de soi d’Alexandre Jollien, deux auteurs qui sont à l’origine de ma vocation philosophique.

- Votre plat préféré? Le tofu bourguignon – ma femme, Lisa, cuisine d’excellents plats véganes, typiquement français!

- Si vous étiez un animal? Un chien, de préférence comme mon Parson Russell, Filou, qui mène une vie très agréable.

- Une personnalité qui vous inspire? Le philosophe australien Peter Singer, pour ses idées et son engagement dans les causes animale, humanitaire et environnementale.

- Un autre métier que vous auriez pu exercer? Rock star (engagée, bien sûr!).