astronomie

Katie Bouman, le visage du trou noir M87*, harcelée

La photo de son instant «Eurêka», quand cette scientifique a posé les yeux sur le cliché du trou noir M87*, a fait le tour du monde. Ce qui lui vaut une campagne de dénigrement de son travail

Attention, une photo qui fait le buzz peut en cacher une autre. Le 10 avril, des scientifiques de la collaboration internationale Event Horizon Telescope (EHT) publiaient la toute première image jamais produite d’un trou noir, M87*. Le cliché, historique, casse la baraque sur internet et se retrouve immédiatement sur tous les fils Twitter, Facebook, et occupe la page d’accueil du site Reddit.

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Le même jour, le Laboratoire d’informatique et d’intelligence artificielle du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a mis en ligne sur Twitter une photo montrant Katie Bouman. Sur le cliché, cette jeune docteure en informatique de 29 ans, spécialiste du traitement algorithmique de données, est assise face à son ordinateur portable sur lequel elle découvre visiblement la photo de M87* – avant sa mise à disposition du public, donc.

Puisqu’il est question de la réussite d’une femme et que nous sommes sur internet, les harceleurs sexistes s’emparent du sujet

Mains sur la bouche en guise d’incrédulité, sourire et regard malicieux… Un instant «Eurêka» comme en rêvent les scientifiques. La photo est trop belle pour ne pas être partagée, likée, commentée. Le public aime se fabriquer des héros. Cette fois, il s’agit d’une héroïne.

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Le visage de M87

Des médias et des comptes Twitter ont eu tôt fait d’attribuer à la seule Katie Bouman, qui n’avait rien demandé, la maternité de cette découverte scientifique historique. C’est une erreur grossière, bien entendu. Comme la principale intéressée l’a elle-même rappelé à plusieurs reprises, cette photo inédite est la conséquence d’un travail de longue haleine effectué par une collaboration comme seuls les physiciens en ont le secret, avec plus de 200 scientifiques provenant du monde entier. Scientifiques qui ont fait travailler, de concert et durant quatre jours, huit observatoires en Espagne, aux Etats-Unis, au Mexique, à Hawaii et en Antarctique, avant de croiser leurs données, de façon à reconstruire des images exploitables. Une prouesse collective hors de portée d’une seule et même personne.

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Qu’à cela ne tienne: Katie Bouman devient le visage derrière M87*. Puisqu’il est question de la réussite d’une femme et que nous sommes sur internet, les harceleurs sexistes s’emparent du sujet. Un certain nombre d’internautes s’irritent de voir Katie Bouman ainsi félicitée, quand bien même celle-ci n’y était pour rien. Des anonymes se plongent dans la publication parue dans la revue Astrophysical Journal Letters et sur la page GitHub hébergeant le code informatique de l’algorithme développé par Katie Bouman et son équipe. Pas pour refaire de la science, mais dans le but de prouver que l’apport de la développeuse est négligeable comparé à celui de ses confrères.

Idéologie masculiniste

Les enquêteurs-justiciers tombent rapidement sur un nom: Andrew Chael, du Département d’astronomie de l’Université Harvard, identifié comme le développeur principal des algorithmes de traitement des données utilisés pour reconstruire les images du trou noir. Un homme donc, blanc de surcroît: un héros bien plus présentable selon l’idéologie masculiniste.

Rapidement, de nombreux messages sont publiés sur les réseaux sociaux. Ils montrent le portrait du jeune homme, avec des commentaires dénigrant le succès de Katie Bouman: «Andrew Chael a fait 90% du travail. Où sont les félicitations?» persiflait ainsi un tweet. Conscient de l’emballement, Andrew Chael a rapidement déminé la situation en rappelant avec véhémence «que certaines personnes utilisent le fait que je suis le développeur principal de la bibliothèque logicielle d’imagerie de l’EHT pour lancer d’horribles attaques sexistes sur ma collègue et amie Katie Bouman. Stop.»

Pendant ce temps, d’autres dénigreurs ont publié sur YouTube des vidéos critiquant le travail de la chercheuse. Dimanche 14 avril, elles étaient toujours très nombreuses en résultats de recherche sur la plateforme. «Une femme fait 6% du travail mais reçoit 100% du crédit?» titrait l’une d’elles. De faux comptes Twitter et Instagram usurpant son nom sont également apparus. Elle a dû éteindre son smartphone tellement celui-ci recevait de messages, raconte le New York Times, sans en préciser la teneur.

A l’heure où les femmes scientifiques peinent à percer le plafond de verre qui freine souvent leur carrière, l’histoire de Katie Bouman rappelle que des sombres forces sont à l’œuvre pour les en empêcher à tout prix. Des forces plus sombres encore qu’un trou noir.

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