Rien ne va plus entre la Russie et le Kazakhstan, l'immense ex-république soviétique devenue indépendante en 1991. Après l'explosion en vol, lundi dernier, d'une fusée russe lancée depuis la base kazakhe de Baïkonour, le Kazakhstan se rebiffe. Car si le satellite militaire est bien retombé dans les montagnes de l'Altaï depuis des décennies habituées à servir de «poubelle» de toutes les aventures spatiales soviétiques, un fragment du lanceur s'est néanmoins retrouvé planté dans l'arrière-cour d'une maison kazakhe.

Astana, la capitale du Kazakhstan, crie au scandale et à la catastrophe écologique – la fusée contenait un carburant particulièrement toxique pour l'environnement – alors que Moscou tente de minimiser «l'affaire». C'est que, depuis l'accroc de la semaine dernière, les autorités kazakhes ont tout bonnement décidé d'interdire tout lancement au départ du cosmodrome de Baïkonour.

Un «chantage cosmique»

Cette décision met les Russes dans l'embarras car, pour le moment, la base militaire construite pendant la période soviétique dans les arides plaines du Kazakhstan demeure leur unique possibilité de lancement de vols habités. Sur ce plan, ils sont totalement dépendants du bon vouloir des Kazakhs: depuis la fin de l'empire soviétique, Baïkonour est en territoire «étranger» et les Kazakhs exigent que la Russie paie pour la location du cosmodrome. Un «prix d'ami» de 150 millions de dollars par an. Que la Russie, vu l'état de ses finances, ne paie pas. Alors, c'est la guerre des mots.

Les médias russes et kazakhs ont totalement pris parti dans cette dispute qui montre à quel point, si la Russie est toujours tentée de se comporter en colonisatrice auprès de ses anciennes républiques, ces dernières, et notamment le Kazakhstan, ne sont pas prêtes à l'entendre de cette façon.

«Pour être honnête, le crash de cette fusée n'est qu'un tout petit élément à ajouter au cauchemar écologique qui s'est abattu sur notre pays», analysait tristement à Astana un éditorial de première page de l'influent hebdomadaire Delovaya Nedelya. A Moscou, le quotidien Sevodnia crie au «chantage cosmique» expliquant que ce conflit est «uniquement mercantile et en rien écologique». En effet, selon certaines sources, l'interdiction de procéder à des lancements ne serait qu'un moyen de faire pression sur les Russes pour réviser les conditions du contrat de location signé entre les deux pays en 1992. Plutôt qu'une location à l'année, les Kazakhs favoriseraient une formule «à la carte» selon laquelle un impôt serait prélevé «à chaque fois que les ingénieurs pressent sur le bouton «départ» d'une fusée de Baïkonour», ironise le quotidien Sevodnia.

Mais les conséquences potentielles de cette interdiction sont multiples: un satellite ukrainien devant être lancé vendredi est resté à terre. Plus grave, un vaisseau de ravitaillement en eau, nourriture et équipement pour la station orbitale Mir, dont le lancement est prévu mercredi, risque bien de ne pas décoller. Hier dimanche en effet, les autorités kazakhes réaffirmaient leur opposition à ce décollage. «Cela pourrait provoquer des problèmes avec la France», ricanent les Kazakhs, faisant allusion au fait que parmi les trois cosmonautes Mir se trouve un Français.

Pour le moment, rien n'est réglé. Une commission d'enquête kazakhe a été immédiatement créée pour déterminer les causes de l'accident et le montant des compensations. Les Russes, qui ont mis trois jours avant d'envoyer un télégramme de regrets, ont fini par créer leur propre commission dont le travail vient de débuter. Et le directeur de l'Agence spatiale russe Iouri Koptev est sur les lieux depuis vendredi soir.

Jusqu'où ira le Kazakhstan? La récupération politique de «l'affaire Baïkonour» ne fait aucun doute. Les radicaux utilisent à fond la menace de catastrophe naturelle pour que le parlement national adopte une loi interdisant toute présence militaire étrangère sur le sol kazakh. M. Habbasov, député à la Majilis (chambre basse du parlement) et candidat à l'élection présidentielle de janvier dernier, avait d'ailleurs fait de la fermeture des polygones russes le principal point de sa campagne.

Une seule solution: un coup de fil entre Boris Eltsine et Nusurltan Nazarbaev, président du Kazakhstan. Mais ce dernier se trouve en vacances en Turquie et son homologue russe n'a pas encore pris l'initiative d'entrer en contact avec lui. Quant au premier ministre russe Serguei Stepachine, il n'a pas l'air outre mesure préoccupé par le problème: «Je suis davantage concerné par les sauterelles kazakhes qui envahissent la Russie et qui menacent les cultures», affirmait-il jeudi.