Portrait

Kinga Igloi, tête chercheuse hongroise et fruit de l’Europe

La native de Budapest, chercheuse en neurosciences à Genève, milite pour plus de dynamique continentale. Elle figurait sur la liste d’Emmanuel Macron pour siéger à Bruxelles

C’était le 23 mai dernier à Grenoble. Un meeting de la liste Renaissance (La République en marche et MoDem) en présence de Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement. Kinga Igloi, 59e sur cette liste pour les élections européennes, a pris la parole, mais c’est surtout munie de son violon qu’elle s’est fait entendre. Tandis qu’une dizaine de «gilets jaunes» tentaient de perturber la réunion publique, elle a sorti son instrument et a joué l’Hymne à la joie.

Silence dans les travées, puis applaudissements. Le meeting a pu se poursuivre et les contestataires ont ensuite échangé avec Sibeth Ndiaye. La musique adoucit les heurts. Sourire de Kinga. Prénom pour le moins singulier. D’où vient-il? «De Hongrie», répond-elle. Elle est née là-bas en 1982, dans ce qui n’était pas encore l’est de l’Europe mais l’Europe de l’Est. Deux blocs, la guerre froide, une armada de missiles pointés, SS-20 d’un côté, Pershing II de l’autre.

Le père de Kinga est physicien, sa mère biochimiste. Pas affiliés au Parti communiste, donc pas de carrière. Profitant en 1985 des premiers effets de la perestroïka, ils chargent la voiture et partent en catimini. Un an en Autriche, deux en Allemagne, deux à Bruxelles puis trois à Strasbourg, où Kinga est scolarisée à l’Ecole internationale Robert-Schuman, un des pères fondateurs de l’Europe.

Au-delà du Rideau de fer

Kinga, qui avait 3 ans le jour du départ, se souvient encore d’attentes interminables aux postes de douane, de la suspicion, du sentiment d’être une étrangère sur ce continent, de ces gardes-frontières habilités à refuser l’entrée (ou la sortie), selon leur bon plaisir. Et c’est bien ce qui fait aujourd’hui de Kinga Igloi une Européenne convaincue. Elle encense la liberté de circulation, la monnaie commune, ces passeports devenus des documents quasi anodins.

Kinga Igloi a observé de près la montée en puissance du premier ministre hongrois Viktor Orban. Elle dénonce son discours autoritaire, nationaliste et anti-migrants, «des freins à la démocratie»

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin chute. La famille rentre en Hongrie, «premier pays du bloc à avoir ouvert une fenêtre». Budapest change vite, des supermarchés ouvrent, des autoroutes se construisent, les touristes affluent. Outre le hongrois, Kinga parle l’allemand et le français. Elle est inscrite au Lycée français de Budapest, passe le bac puis entame en 2000 ses études supérieures en France. Une école prépa à Lyon puis la prestigieuse Ecole normale supérieure à Paris. Les élèves perçoivent un salaire, pas elle. Car elle n’est pas encore considérée comme une Européenne.

«Une forme d’injustice»

Pour étudier et vivre, elle doit se contenter de la bourse du mérite qu’elle a décrochée. «C’était une forme d’injustice parce que j’avais passé, comme les autres, le concours d’entrée intégralement en langue française», confie-t-elle. En 2004, la Hongrie rejoint l’UE, et Kinga est désormais Européenne. Adieu les cartes de séjour. Enfin un salaire tombe, 1200 euros, qui permet à cette férue de biologie et de maths d’entamer sa thèse en neurosciences. Elle s’intéresse aussi à l’économie et à la sociologie, suit les cours de Thomas Piketty.

Dans le même temps, elle rejoint un programme d’éducation en faveur des jeunes de banlieue animé par le biologiste François Taddei. «On a lancé le festival Sciences-Academy et monté des colonies de vacances scientifiques pour les garçons et les filles des cités», indique Kinga. Elle s’engage aussi dans la promotion de l’accès aux laboratoires de recherche pour les adolescents de régions défavorisées.

Prix L’Oréal

Puis elle reçoit en 2008 le Prix L’Oréal pour les femmes et la science, «pour avoir mis en avant le rôle de l’hippocampe dans la lutte contre les défaillances cognitives». En 2011, elle termine sa thèse au Collège de France, commence un travail de recherche à l’Université de Genève, est nommée en 2015 maître-assistante en neurosciences.

Kinga Igloi a bien entendu observé de près la montée en puissance du premier ministre hongrois Viktor Orban. Elle dénonce son discours autoritaire, nationaliste et anti-migrants, «des freins à la démocratie». Une raison de plus pour elle de s’investir pour l’Europe, «qui m’a construite». Dans la perspective des élections européennes du 26 mai, son profil a séduit La République en marche. Sans être une référente (militante) du parti présidentiel, elle en a été la coordinatrice Europe pour la Haute-Savoie, département où elle est domiciliée.

Le climat, thème fédérateur

Deux mille six cents personnes ont postulé pour figurer sur la liste nationale de Renaissance, pour 79 candidats retenus au final. Une petite victoire pour la native de Budapest. Sa position, 59e donc, la privait de toute chance de décrocher un siège de députée. Ce n’était pas son objectif. La deuxième place de Renaissance après le Rassemblement national de Marine Le Pen (22,4% contre 23,3%) l’a à peine chagrinée. «C’est un écart minime, et Renaissance aura 23 députés, tout comme le RN une fois que le Brexit sera entériné», se rassure-t-elle.

Son avenir politique? Elle semble hésitante. «En tant que scientifique, je pense que la lutte contre le réchauffement climatique est une problématique essentielle», insiste-t-elle. A l’Uni de Genève, elle anime des séminaires sur la question environnementale. La forte mobilisation de la jeunesse européenne pour le climat la réjouit. «Un thème très fédérateur», souligne-t-elle. Elle donne l’exemple: chaque jour, elle se rend au travail à vélo.


Profil

1982 Naissance à Budapest.

2004 Devient citoyenne européenne.

2009 Passe sa thèse en neurosciences à Paris.

2019 Candidate aux élections européennes sur la liste Renaissance.

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