Hotel Schweizerhof, Bahnhof­strasse, à Zurich. Konrad Steffen a choisi les nappes blanches de Downtown Switzerland, comme la ville voulait se faire appeler. Du confort avant l’effort. Car le glaciologue est sur le point de s’envoler pour un endroit moins urbain et douillet: le Swiss Camp, une base scientifique qu’il a érigée sur la calotte polaire du Groenland il y a 23 ans. Il s’y rend une ou deux fois par année. Et ne compte pas déroger à cette habitude, malgré le poste de directeur accepté en 2012 à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), à Birmensdorf (ZH). Un retour au pays pour ce Zurichois qui a passé vingt-deux ans à la tête de l’un des plus gros centres de sciences de l’environnement, le ­Cires, à Boulder, dans le Colorado.

«Pourquoi le Schweizerhof? Par commodité pour vous qui venez de loin, parce que c’est près de la gare», dit-il avec un malin sourire derrière la barbe foisonnante qui, lorsqu’elle est chargée de givre sur les images prises de lui dans l’Arctique, a contribué à le faire connaître. «En fait, quand j’étais jeune, cet endroit appartenait à une amie de ma sœur. Je connais bien ces lieux», glisse-t-il en commandant le business lunch.

Passionné de déserts de glace, Konrad Steffen s’est formé à l’EPF de Zurich, puis a enseigné aux universités McGill de Montréal et de Boulder, «une ville multiculturelle et respectueuse de la nature où j’ai adoré vivre». Il profite des amuse-bouches pour raconter ses périples polaires. Comme celui qui l’a vu, dans le Grand Nord canadien, se retrouver la jambe cassée sous sa motoneige après un accident. Douze heures dans le blizzard à attendre les secours; la lettre à celle qui allait devenir sa femme était écrite… Et, bien sûr, tant à dire sur le Swiss Camp.

«Nous venons de le reconstruire! Depuis 2000, à cause du dégel massif, les pieux de soutènement n’étaient plus assez ancrés; la station s’est effondrée.» Le Swiss Camp se trouve aux premières loges pour étudier la fonte des glaces due au réchauffement. «Et le phénomène s’accélère!» L’été dernier, pour la première fois, l’entier de la surface du Groenland était en train de fondre! «Tous les phénomènes sont exacerbés dans l’Arctique. Si la température moyenne du globe augmente de 2°C, dans l’Arctique elle grimpe de 6°C.» Avec des conséquences connues et inquiétantes: le chercheur estime à un mètre l’élévation du niveau des mers induite, bien au-dessus des estimations conservatrices des experts du GIEC (18 à 59 cm).

Les processus causant cette fonte sont mal connus. Konrad Steffen s’efforce depuis des décennies de les clarifier. Au début du mois d’avril, il a cosigné un article dans la prestigieuse revue Nature précisant le rôle des nuages. Une manière d’afficher que, bien qu’assumant ses tâches administratives, il reste un chercheur. Qui veut de plus entraîner son institution dans son sillage. «Le WSL possède des trésors cachés: des mesures climatiques, écologiques, forestières sur de longues périodes. Je souhaite rendre ces données et ces recherches plus disponibles, plus rapidement, de manière à inciter les chercheurs du WSL à encore davantage collaborer, pour qu’ils gagnent le devant de la scène scientifique. Nous intégrerons aussi les groupes de glaciologie de l’EPF de Zurich dans le WSL.»

Son recrutement se serait fait un peu par hasard: «De passage à Zurich, j’ai croisé des membres du Conseil des EPF, qui m’ont demandé d’y réfléchir. Un dîner avec leur président a été organisé.» Puis l’affaire s’est conclue rapidement pour celui qui, père de deux grands enfants, venait de perdre son épouse. «Au ­Cires, je dirigeais 750 personnes et ici, 600; c’est similaire. Mais, vu mes 61 ans, j’ai négocié de rester en poste pour huit ans, afin de développer des projets.» L’homme n’en manque pas. Il souhaite ainsi faire participer la Suisse à la gestion d’une base belge en Antarctique (LT du 30.04.2013).

Terrine de perches et salade de papaye, sauce chili-vinaigrette: les entrées arrivent, superbement présentées. «Bon, au Swiss Camp, nous n’avons pas d’assiettes en forme de poisson, comme ici. En revanche, les repas peuvent être succulents; c’est le seul agrément qu’on peut se permettre, sushis, queues de homard, filets mignons…» Bien que spartiate, l’endroit a accueilli plusieurs personnalités, dont Nancy Pelosi, lorsqu’elle était speaker de la Chambre des représentants du Congrès américains. Konrad Steffen se targue aussi d’avoir conseillé Al Gore, ou écrit des rapports à l’intention de George W. Bush. Et de Barack Obama, que pense-t-il? «Il est réaliste, n’a plus rien à perdre et peut prendre des risques. J’espère qu’il va établir un plan de priorités pour la lutte contre le réchauffement; l’Europe et l’Asie l’attendent sur ce point.» Et des grands raouts sur le sujet, comme à Doha, en 2012? «Il y a trop d’acteurs à ces sommets. Seuls, les Etats-Unis et la Chine tomberaient d’accord… Il faut davantage miser sur des actions au niveau local, dans les villes, comme à Boulder, qui possède un système de taxes élaboré en fonction du type d’énergie que l’on consomme», développe-t-il en délaissant son filet de bœuf.

Après un temps d’acclimatation, Konrad Steffen compte bien désormais se faire entendre en Suisse: «Je dois apprendre à connaître les politiciens. Mon rôle ne sera pas de les influencer, mais de leur donner des bases de décision.» Son avis est pragmatique sur la politique énergétique: «La décision de sortir du nucléaire a été un peu rapide. Car cette énergie sera difficile à remplacer rapidement. Même si je suis heureux que 250 millions de francs soient alloués aux recherches sur les énergies renouvelables. Il faut aussi optimiser le système en incitant les gens à économiser l’énergie, en isolant mieux les bâtiments par exemple.»

La serveuse débarrasse son assiette encore à moitié pleine. «Un chameau! Il tient sans manger ni boire toute la journée alors qu’il faut absorber deux fois plus pour œuvrer dans l’Arctique», a dit de lui son collègue et ami américain Jay Zwally, que le Zurichois se réjouit de retrouver au Swiss Camp. «Ce que je regrette dans notre société, c’est que s’activer à tout prix, suivre le flux, est presque un devoir. Dans nos tentes, le soir, on a le temps de faire partir les discussions dans tous les sens. J’aime cela», conclut-il en dégustant son deuxième expresso; ses étudiants prétendent d’ailleurs que l’amer breuvage coule dans ses veines, cinq heures de sommeil suffisant, derrière un certain flegme dont il aime jouer, à maintenir vaillant ce dynamique scientifique.

«Pour lutter contre le réchauffement, il faut plus miser sur des actions au niveau local»